BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Scènes 6 min de lecture

Une carrière d’acteur tout à fait normale ?

La pièce « En Escher Jong », jouée au Théâtre Escher, retrace le parcours de René Deltgen, qui a connu une carrière fulgurante d’acteur en Allemagne dans les années 1930. C’est une mise en scène qui vaut le détour, dont le ton se veut, à première vue, conciliant.

Article paru dans Édition 20 mai 2022
Partager l'article sur

Est-ce grâce à André Jung et Luc Feit, ou au fait que Frank Feitler, une éminence grise du théâtre luxembourgeois, était chargé de la dramaturgie ? Quoi qu’il en soit, les représentations de rattrapage ont attiré un public plus que nombreux. « En Escher Jong – Une approche de l’acteur René Deltgen », peut-on lire modestement sur le dépliant. Originaire d’Esch, Deltgen a connu une ascension fulgurante : à seulement 18 ans, à la fin des années 1920, il est entré à l’école d’art dramatique de Cologne, où il a acquis de l’expérience sur scène avant d’obtenir son premier rôle à l’Ufa en 1935. Après de nombreux succès, il fut nommé « acteur d’État allemand » en 1939. Deltgen n’était pas un homme politique, mais il admirait l’évolution culturelle du pays voisin, comme en témoignent encore des notes tirées du calendrier à effeuiller de Batty Weber. C’était une personnalité charismatique qui appréciait les feux de la rampe qui lui étaient réservés. (Voir l’article du Land : « Acteur charismatique, opportuniste politique » du 26 janvier 2018).

Les Luxembourgeois eux-mêmes entretenaient une relation ambivalente avec leur héros de cinéma. C’est au plus tard lorsque Deltgen signa le manifeste *Heim ins Reich* (Retour au Reich), également publié au Luxembourg, qu’il suscita la controverse. Ce manifeste ne demandait rien de moins que le rattachement au Reich nazi. Frank Feitler et Kristof van Boven ont minutieusement étudié les documents relatifs à René Deltgen. Leur texte théâtral reflète les contradictions de ce Luxembourgeois ainsi que la manière dont il a été perçu par le public.

Sur la scène du Théâtre Escher, là où la carrière de Deltgen a débuté, André Jung et Luc Feit se renvoient la balle. Le décor sobre, une valise gigantesque, concentre l’attention sur les deux comédiens. Un montage d’extraits des films controversés de l’Ufa, dans lesquels Deltgen tient des rôles principaux, donne une idée de sa renommée d’antan. Rétrospectivement, il apparaît comme un Charles Bronson luxembourgeois : un bel homme, fait pour la scène.

André Jung explique : « Je joue le rôle de Deltgen », et lit un extrait d’une ballade. Car c’est celle-ci qui a été « l’étincelle initiale » : c’est là que Deltgen a su qu’il voulait devenir comédien, et il s’est rendu à Cologne pour y passer une audition. Luc Feit endosse le rôle du rebelle : « Et ils l’ont tout simplement pris comme ça, avec son accent luxembourgeois ? » Jung rétorque : « C’était un diamant brut. » Nous sommes en 1929, en pleine crise économique mondiale. Il avait soif de scène et de vie. Mais il a aussi rédigé ce pamphlet, intervient Feit : « Le sang et le sol – ça fait très NSDAP… » Il jouait à Esch, les Luxembourgeois en étaient fiers et, après le départ de Deltgen pour Cologne, ils s’y sont rendus en masse. « Les Luxembourgeois – en masse ? », rétorque Feit, ce qui lui vaut les rires de l’assistance.

Ce jeu de discussion porte la pièce pendant plus d’une heure. Jung et Feit mènent sur scène un débat dialectique autour de ce conflit (également intérieur). Jung évoque l’incroyable productivité de Deltgen, qui aurait interprété 60 rôles en six ans. Une première chaque mois – d’Eschyle à Goethe.

On ouvre alors la malle et on aère la loge de Deltgens : un décor rabattable qui, par son esthétique, évoque une ancienne loge de forain.

La star du grand écran a rapidement fait son entrée à la Volksbühne… Il aurait certes rencontré Goebbels, mais ne lui aurait probablement rien répondu. « Mais là n’est pas la question ! », explique Jung, « À Berlin, c’était la vie ! » Dans la mise en scène d’Ulrich Waller, Luc Feit incarne la conscience morale : « Savais-tu qu’à l’époque, la place de la Volksbühne s’appelait Horst-Wessel-Platz ? »

Deltgen s’est fait construire une maison dans le quartier aisé de Dahlem, à Berlin. « Dans la même rue que Himmler », note Feit. « Ils voulaient germaniser mon nom », se justifie Jung, indigné, « au lieu de René, j’aurais dû m’appeler Rüdiger. » Il ne l’a pas permis. Il dit n’avoir rien su des crimes nazis : « Je ne me doutais absolument pas de ce qu’était le Reich allemand. » – « Mais tu étais pourtant un pilier aryen de la culture allemande ! » – « J’étais mal à l’aise. – Au fond de moi, j’ai toujours été un Escher Jong », explique André Jung. Et il poursuit sa défense : « Dans les films, je jouais le héros, mais dans la réalité… Mon histoire parle de ma famille et de la survie. »

Le véritable procès de Deltgen se déroule sur scène. Feit enfile sa robe de juge : « Monsieur Deltgen, pourquoi avez-vous signé le manifeste “Heim ins Reich” ? » Jung : « J’assume mon geste, et j’agirais de la même manière aujourd’hui. » Les faits parlent d’eux-mêmes. « Ma patrie, c’est ici », insiste Jung, avant de supplier, les larmes aux yeux : « Monsieur le juge, je n’étais pas naziste. J’ai conservé mon passeport luxembourgeois. » Malgré deux convocations, il ne s’est pas présenté au Volkssturm. Il invoque ses engagements contractuels envers Terra-Film (l’une des plus grandes sociétés de production cinématographique allemandes) : « Et je n’avais pas le droit de choisir moi-même mes rôles. »

La condamnation (une peine d’emprisonnement) est prononcée et il est déchu de sa nationalité luxembourgeoise. Mais Deltgen fut rapidement réhabilité. Cet acteur de talent n’a dû purger que trois mois de sa peine de deux ans d’emprisonnement, et la nationalité luxembourgeoise lui a été restituée en 1952. En 1964, il a fait son retour sur scène à Esch. Feit : « Les Luxembourgeois avaient fait la paix avec eux-mêmes et avec toi. »

« Je n’ai toujours joué que ce qui était écrit dans les scénarios, avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre », insiste André Jung. – Applaudissements tonitruants !

La présence de deux comédiens de haut vol s’avère être un véritable coup de chance pour cette mise en scène. Tous deux divertissent et entraînent le public. Ils parviennent sans peine à incarner le personnage controversé de Deltgen. À la fin, la mise en scène procure un soulagement collectif : Deltgen était donc l’un des nôtres – En Escher Jong, tout simplement.

En Escher Jong. Texte et dramaturgie : Frank Feitler, Kristof van Boven ; mise en scène : Ulrich Waller ; avec : Luc Feit, André Jung. La première a eu lieu le 14 mai 2022 au théâtre Escher. Aucune autre date de représentation n’est prévue