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Scènes 5 min de lecture

Un triangle a trois angles

Au TNL, « Stella » de Goethe est mise en scène comme un éclairage saisissant sur des modèles d’amour à la limite de l’acceptable. Mais le style laisse à désirer.

Article paru dans Édition février 2023
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« Celui qui se connaît soi-même et connaît les autres / Le reconnaîtra ici aussi : / L’Orient et l’Occident / Ne peuvent plus être séparés » : Dans son recueil de poèmes *Divan occidental-oriental*, publié en 1819 puis augmenté en 1827, Johann Wolfgang von Goethe a publié un large éventail de poèmes lyriques courts, rédigés, conformément à son esthétique classique, dans une forme métrique stricte, mais le plus souvent fluide et naturelle. S’exprimant en partie en rimes coupleuses décontractées, le « je » lyrique se prononce en faveur de l’union, voire de la coexistence sur un pied d’égalité, des cultures les plus diverses, dont l’islam.

L’esprit d’ouverture et les maximes de vie, parfois résumées en phrases lapidaires, de ce recueil font écho au projet éthiquement révolutionnaire d’une vie amoureuse humaine présenté dans l’œuvre de jeunesse de Goethe, *Stella. Une pièce pour les amoureux*, dont la version originale de 1776 n’avait pas été autorisée à être jouée sur scène. En évoquant un ménage à trois, ce jeune représentant du mouvement « Sturm und Drang » s’est révélé être un auteur en devenir dont les idées étaient trop avant-gardistes, trop libres d’esprit et trop débridées sur le plan éthique. Le public bourgeois a brandi le carton rouge face à ce « trop » scénique !

Le metteur en scène Stefan Maurer s’est emparé de l’œuvre dramatique de Goethe au Schauspiel Wuppertal, dans le cadre d’une coproduction avec le TNL, et a fusionné la fin de la première version avec celle de la seconde : Un public qui s’était insurgé contre une relation triangulaire ouverte a manifestement mieux accepté le suicide comme échappatoire à ce dilemme. Make was, not love.

L’intrigue : Cäcilie et sa fille Lucie se présentent dans une auberge dans l’espoir d’entrer au service de Stella, qui a été quittée par son mari Fernando il y a trois ans et qui, de surcroît, pleure la mort de son enfant. Cécilie, qui souffre elle aussi depuis des années d’une rupture, doit se rendre compte que son amant n’est autre que ce même Fernando. Un chaos émotionnel inextricable éclate et personne ne sait où aller. Les trois personnages se retrouvent face à face. Si des ruptures nettes se profilent, cela poussera-t-il l’un d’entre eux à prendre la fuite par renoncement ? Ou bien un triangle forme-t-il trois sommets indissociables ?

Avant même que Stella (Nora Koenig) ne fasse son entrée en scène, l’aubergiste (Germain Wagner), Fernando (Thomas Braus) et Rebekka Biener, dans le rôle de Lucie, s’engagent dans un échange animé sur leurs visions de la vie, qui tournent autour de la possibilité de l’amour et de leur liberté. La jeune Lucie, en particulier, célèbre sa condition de femme comme l’expression d’une indépendance affirmée : « Car si je dois un jour me plier à quelqu’un, il faudra que mon cœur et ma volonté y consentent ; sinon, cela ne marchera pas (…) Vous, messieurs, vous vous croyez indispensables ; et moi, je ne sais pas, j’ai pourtant grandi sans hommes. »

La mise en scène et Luis Graninger, scénographe et costumier, soulignent à plusieurs niveaux l’idée d’une fuite hors de cette monogamie gravée dans le marbre. Des escaliers latéraux mènent vers l’arrière, dans le nois-nulle part obscur des appartements de Stella. Entre les deux, un tissu bleu descend de la galerie supérieure et s’étale sur le sol de la scène, orné de motifs floraux orange et vert clair. Ce motif coloré évoque les années 70 et leur morale sexuelle libérée. Ces ambiances sont renforcées par la simulation d’un joint allumé et des danses endiablées sur des rythmes assourdissants. Lorsque Stella, qui vit recluse depuis trois ans, fait son entrée, le premier rideau s’abaisse et un deuxième tissu aux fleurs plus pâles apparaît : sa solitude. Le désir qui jaillit à nouveau pour Fernando, de retour parmi les siens, s’exprime dans les ébats amoureux sous ce tissu. Va-t-elle s’aventurer à nouveau avec lui dans le « Flower Power » de ses années de jeunesse insouciantes ?

Mais cette errance entre ce qu’on a le droit de faire et ce qu’on veut faire, cette question du « qui avec qui », trouvent leur expression dans une chorégraphie répétitive, saccadée et spasmodique sur fond de musique de club. Chacun y ressent son désir, chacune y trouve son plaisir, mais la lâcheté, la méfiance et le carcan qu’ils s’imposent à eux-mêmes ne leur offrent encore aucun repère. C’est ainsi que le restaurateur se voit, à plusieurs reprises, mettre dans la bouche par le metteur en scène les vers de Goethe tirés du Divan occidental-oriental, afin d’exhorter, l’index levé, à faire preuve de courage, à aborder les écarts de conduite et à repousser les limites de la pensée.

Cependant, c’est là que réside le problème de cet artifice : les maximes du tavernier, lancées avec une gaieté exagérée et une mimique malicieuse, font parfois sombrer les serments d’amour enivrés et les vers de désespoir de Fernando dans le kitsch. Ce qui, dans l’original de Goethe, sonne comme grave, voire tragique, perd de sa gravité face au contraste des sources et des styles. Le désespoir de Fernando dégénère alors en pathos larmoyant. Cela ne rend pas service à l’œuvre de jeunesse de Goethe.

La mise en scène se termine de manière originale : alors que Fernando, à la fin, se tire une balle, se fait abattre puis se relève tour à tour, et que tous, dans une joie commune, s’avancent devant le premier rang du public, le serveur jette Faust sur le ring et invoque le pur plaisir de l’instant : « Dirai-je à l’instant : « Demeure donc ! Tu es si beau ! » ».

Dans cette réinterprétation, Stefan Maurer met en scène la « Stella » de Goethe comme un jeu amoureux empreint de déchirement et de libération. Les éléments satiriques font leur effet, s’intègrent dans la thématique, mais atténuent un peu trop le cœur tragique du langage de Goethe.

Stella de Johann Wolfgang Goethe ; une production du Schauspiel Wuppertal en collaboration avec le TNL ; mise en scène de Stefan Maurer ; décors et costumes de Luis Graninger ; dramaturgie de Barbara Roth ; avec Nora Koenig, Julia Wolff, Thomas Braus, Rebekka Biener et Germain Wagner