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Scènes 8 min de lecture

Stratégies pour lutter contre la dépression

Une pièce de théâtre a été créée d'après le roman *Deux hommes sur la plage*, qui raconte l'amitié fictive entre Charlie Chaplin et Winston Churchill. L'ancien directeur des Théâtres de la Ville, Frank Feitler, y a travaillé jusqu'à peu avant sa mort.

Article paru dans Édition janvier 2026
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D’un côté, Charlie Chaplin. Cette star du grand écran des années 1920 est née en 1889 à Londres, dans une grande pauvreté. Ses parents étaient des artistes de cabaret ; son père est mort d’alcoolisme, sa mère a été internée très tôt dans un établissement psychiatrique ; Chaplin a grandi dans les rues de Londres, où il a été confronté à la misère sociale qui l’a marqué à jamais. À neuf ans, il part en tournée avec une troupe de cabaret et se rend aux États-Unis avec une troupe, où il crée le personnage du Vagabond : drôle, mélancolique, digne et critique envers la société. En raison de son art cinématographique subversif, il fut considéré comme suspect aux États-Unis pendant la période maccarthyste.

D’un autre côté, Sir Winston Churchill, célèbre homme d’État du XXe siècle. En tant que Premier ministre britannique, il a conduit son pays à travers la Seconde Guerre mondiale et est devenu le symbole conservateur de la résistance contre les nazis. Il était journaliste, orateur, peintre et lauréat du prix Nobel de littérature. Né en 1874, il a grandi dans un château, entretenait des relations distantes avec ses parents et a longtemps été considéré comme un enfant difficile. Ce n’est qu’à l’école d’officiers qu’il a appris la discipline et pris confiance en lui.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces deux hommes, mais on s’est détaché de l’histoire. « Nous […] jouons en quelque sorte avec les faits », explique l’acteur Luc Feit dans une interview publiée dans le livret d’accompagnement. « D’un côté, la lutte contre le fascisme ; de l’autre, la lutte contre la dépression – deux forces qui oppriment et privent de liberté. »

Lutte contre le fascisme et la dépression

Dans le roman dont la pièce est tirée, Michael Köhlmeier met en scène l’amitié fictive entre les deux hommes de ce duo disparate, à partir d’une première rencontre sur la plage de Santa Monica. La pièce, avec Luc Feit et Steve Karier, qui rend hommage à Frank Feitler, serait, au vu de la situation politique mondiale actuelle, « d’une actualité angoissante », selon les dires. Le célèbre metteur en scène Ivan Panteleev a adapté le roman et mis en scène *Deux hommes sur la plage* à sa manière. La mise en scène, qui a été présentée au Kapuzinertheater après sa première à l’Escher Theater et qui sera encore jouée à Echternach et à Marnach, repose sur la version du roman à succès adaptée pour la scène.

C’est lors d’une soirée à Hollywood, au milieu des années 1920, que Chaplin et Churchill font connaissance. Les deux hommes ne sont pas d’humeur à faire la fête. L’interprète du Vagabond est en plein divorce et a eu beaucoup de mal à terminer son prochain film. L’homme d’État est quant à lui en passe de quitter la scène politique. Au cours d’une promenade sur la plage, ils se rendent compte qu’ils avaient tous deux eu des pensées suicidaires dès l’âge de six ans. Churchill et Chaplin décident alors de conclure un pacte contre ce qu’on appelle le « chien noir » (Samuel Johnson) : chaque fois que l’un d’eux risque de sombrer dans le désespoir, il peut demander de l’aide à l’autre.

« Une pièce nuancée, où la répartition des rôles reste ouverte, maintiendra cette fragilité et cette ambivalence dans l’incertitude », peut-on lire dans le livret d’accompagnement. Avec le décès de Feitler en décembre 2023, le projet a dû être repensé. On est donc prévenu face à cette distribution déconcertante. En effet, le corpulent Steve Karier incarne Charlie Chaplin, tandis que le longiligne Luc Feit, chaussé de sandales en plastique bleu, se glisse dans la peau de Churchill. Le décor (Lori Casagrande) est spartiate. Seule une grande toile est tendue ; quelques planches jaunes posées sur le sol de la scène suggèrent la plage. Les deux personnages se taquinent et chantent : « Un ami, un bon ami »… Jusqu’à ce que Churchill (Feit) lance à Charlie Chaplin (Karier) : « Vous avez l’air de quelqu’un qui songe au suicide ! »

Qu’est-ce qu’un artiste ?

Les larmes aux yeux, Chaplin gesticule en brandissant une chaussure usée et raconte son enfance. Un jour, il aurait confié à une collègue de sa mère, Dashing Eva Lester, surnommée « la Fougueuse », qu’il voulait devenir artiste. La question de savoir ce qu’est un artiste est posée au public. C’est quelqu’un qui cherche à s’attirer la grâce, lui avait expliqué Eva.

« Je me sentais capable de tromper les gens. Mais tromper à la fois les gens et Dieu, ça, je ne m’en sentais pas capable. Mon père a toujours affirmé que le métier d’acteur était une forme de tromperie, et cela lui procurait du plaisir de duper les gens », explique Chaplin d’emblée pour résumer ses doutes. « Vous êtes pourtant devenu l’homme le plus populaire », lui rappelle Winston. Une erreur ! Ce n’était pas lui. Tout le monde n’aimait que le Vagabond ; Chaplin allait rester cantonné à ce rôle toute sa vie.

« Faisons demi-tour. À mon tour, donc. » Même Feit, dans le rôle de Churchill, fera comprendre qu’il appartenait à cette rare catégorie de personnes qui, dès l’âge de six ans, songeaient sérieusement à mettre fin à leurs jours de leur plein gré… Dès son enfance, il a été choyé. Aujourd’hui encore, il se languit de sa nounou, Mlle Everest. Jamais plus dans sa vie il ne recevrait des éloges aussi imaginatifs que ceux qu’elle lui adressait. Jusqu’à l’âge de six ans, il croyait être l’enfant le plus intelligent du monde… jusqu’à ce qu’il se rende compte, à l’internat, qu’il était le plus bête.

Ce sont des anecdotes amusantes et bien connues qui sont racontées, par exemple lorsque Feit décline « Mensa » à la manière de Churchill. N’oubliez pas le vocatif après l’ablatif ! « Si tu parles à la table ou si tu l’appelles, par exemple : “Oh table, arrête-toi !” – Mais je ne parle pas aux tables, rétorque Winston d’un ton provocateur, « et encore moins quand elles bougent ».

Une mise en scène pénible et éprouvante

La question des méthodes pour lutter contre le « chien noir » est au cœur de cette mise en scène, qui ne dure qu’une heure et quinze minutes, mais qui s’avère néanmoins un peu laborieuse et épuisante. Pour chasser l’idée qu’il pourrait être fou, la seule solution est de faire quelque chose de fou. « C’est quelque chose de très sérieux, Winston. C’est la méthode du clown. Il n’y a personne au monde qui soit plus sérieux qu’un clown », explique Chaplin pour résumer sa stratégie. Churchill, quant à lui, cherchait toujours un endroit où peindre… C’est ainsi qu’il aurait lui aussi lutté contre sa dépression.

Les deux comédiens récitent leur texte à la perfection, et pourtant on a l’impression qu’au final, ils ne font que jouer leur propre rôle. Une direction d’acteurs plus affirmée aurait sans doute permis d’en tirer davantage. L’ambivalence qui se dégage de leurs réactions l’un envers l’autre n’apparaît pas clairement dans la mise en scène de Panteleev. Si Churchill a pu admirer l’acteur Chaplin, il a également, dans certains moments de sa soif de puissance, regardé de haut cet homme sans le sou. Chaplin, lui non plus, n’admirait pas Churchill sans réserve ; il était au contraire rebuté par sa consommation excessive de nicotine et d’alcool, comme le souligne Köhlmeier dans son roman.

On a du mal à croire que Luc Feit puisse incarner Churchill, cet homme d’État au charme international. « Je suis un impérialiste », déclare Churchill à Chaplin, désormais très sérieux et sobre, « un John Bull. Je suis comme l’Angleterre. J’impose mes idées au monde entier », peut-on lire dans le roman. Sur la scène du Kapuzinertheater, c’est l’humour grossier qui règne : « C’est comme si Michel-Ange descendait de la Chapelle Sixtine pour faire du tandem avec Andy Schleck », plaisante Feit. Tandis que Chaplin se demande si Dieu a bien vu l’un de ses films… « C’est ainsi que la plupart des gens ne voient en eux-mêmes que leur propre image. » Les deux protagonistes éternuent le nom « Hitler » si souvent que la blague finit par s’essouffler et ne suscite plus qu’un sourire forcé. Si Chaplin, dans *Le Dictateur* (1940), parodiait déjà magistralement ce personnage historique inexistant, Karier, quant à lui, s’enduit le visage de mousse à raser sur scène jusqu’à devenir méconnaissable… Les spectateurs et spectatrices férus d’histoire n’apprendront rien de plus lors de cette soirée burlesque – à moins d’assister au préalable à l’introduction éclairante de Simone Beck.

Vers la fin, on cite encore cette phrase marquante : « Quand un homme meurt, c’est tout un monde qui meurt » – une phrase dont l’origine a parfois été attribuée à Churchill et dont on retrouve déjà l’esprit dans le Talmud. Avec la mort de Frank Feitler, c’est en effet tout un univers théâtral qui s’est effondré au Luxembourg. L’ancien directeur artistique du Grand Théâtre, à l’origine de cette pièce, a profondément marqué la scène théâtrale… On peut toutefois douter que Feitler aurait finalement été satisfait de cette concrétisation de son projet théâtral.

« Deux hommes sur la plage », d’après une idée de Frank Feitler ; mise en scène : Ivan Panteleev ; assistants à la mise en scène : Corina Ostafi et Benedikt Haefner ; décors et costumes : Lori Casagrande ; avec : Luc Feit, Steve Karier. Droits de représentation : Rowohlt Theater Verlag. Production de l’Escher Theater en coproduction avec Les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Durée : 1 h 15. Prochaines représentations : le 13 mars 2026 à 20 h au Trifolion (Echternach) et le 27 mars 2026 à 20 h au Cube 521 à Marnach.