Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Scènes 5 min de lecture

De quoi sont faits les tyrans ?

La mise en scène d’Œdipe/Antigone par Frank Hoffmann au Grand Théâtre s’avère harmonieuse grâce à une troupe solide et à des choix esthétiques judicieux

Article paru dans Édition avril 2022
Partager l'article sur

Même si les tragédies de Sophocle, *Œdipe roi*, *Œdipe à Colone* et *Antigone*, ne formaient pas à l’origine une trilogie, elles sont regroupées à juste titre sous le nom de « trilogie thébaine » en raison de leurs liens thématiques, comme l’explique Florian Hirsch dans le livret d’accompagnement. « Cette saga familiale oppressante et effroyable sur les Labdacides, marqués par la malédiction, s’est avérée révolutionnaire pour l’histoire du théâtre et de la littérature », explique le dramaturge, qui s’appuie sur la version allemande de Simon Werle. Frank Hoffmann met en scène cette tragédie incestueuse autour d’Œdipe qui, suite à un oracle, tue son propre père, Laïos, et engendre quatre enfants avec sa mère, Jocaste. Il devient alors souverain de Thèbes. Lorsqu’il prend conscience de son destin, il s’arrache les yeux. Son beau-frère, le roi Créon, prend le pouvoir et, à la suite de la guerre de succession opposant les fils d’Œdipe, Polynice et Étéoclès, entre en conflit avec leur sœur Antigone, qui souhaite enterrer Polynice malgré l’interdiction de Créon. À la fin, presque tous sont morts ou fous…

La tragédie antique et ses thèmes récurrents (le parricide et l’amour maternel pour le fils rejeté) restent d’actualité aujourd’hui encore – il suffit de regarder les deux candidats à la présidence française, grisés par le pouvoir : De quoi alimenter les rubriques people de la presse à sensation, tout comme les pièces de théâtre intemporelles ! Dans la mise en scène d’Hoffmann, les trois parties s’assemblent comme les pièces d’un puzzle. L’ensemble ressemble à un grand collage : un tableau où les idées de mise en scène ne manquent pas.

Le roi Œdipe marque le début de la pièce. Entre les trois parties, le rideau tombe et le titre s’affiche en lettres cursives blanches, comme au générique d’un film. Au début, les personnages évoluent dans des nappes de brouillard ; « Le peuple en fête est assis au parterre », s’élève-t-il des rangées du public (chœur).

La passion entre la mère Jocaste (Jacqueline Macaulay) et son fils Œdipe (Maik Solbach) est palpable dans la pièce, même si elle est traitée avec ironie dès le début. Jacqueline Macaulay incarne Jocaste avec beaucoup de nuances : d’abord maternelle et sûre d’elle, notamment lorsqu’elle fait la navette entre Créon et Œdipe au début de la pièce et leur tire les oreilles comme à des garnements, puis déçue et brisée. Wolfram Koch incarne avec brio Créon : espiègle, puis à un moment donné, fou furieux. – Un dictateur fou dont la gestuelle rappelle de manière crédible le tyran narcissique de l’Est.

Maik Solbach incarne un Œdipe convaincant : au début, vêtu d’un pyjama à pied, tel un bébé géant, la confusion face à son destin encore inconnu se lit sur son visage et il exprime naïvement ce désarroi ; dans la troisième partie, en revanche, il apparaît nu, tel un clochard dont seuls quelques haillons pendent encore au corps. Marco Lorenzini incarne Thésée, le devin aveugle et frêle, dont l’état de santé manifestement fragile confère justement de la crédibilité à son rôle.

Le vaste monde gris (de la scène)

La deuxième partie d’« Œdipe à Colonos » est axée sur le retour en arrière et les anticipations. Œdipe est lui aussi devenu un devin… C’est surtout l’impressionnant décor, qui porte indéniablement la marque de Ben Willikens, connu depuis les années 70 pour ses intérieurs en gris monochrome, qui traduit ici un sentiment d’oppression. Elle offre un cadre parfait et un espace suffisamment vaste pour que les personnages semblent perdus tout en permettant à la troupe de s’épanouir.

Il y a déjà 2 000 ans, Antigone (incarnée par une Marie Jung quelque peu découragée) se montrait obstinée et rebelle, notamment en enterrant elle-même, sans hésiter, en secret et dans le respect des rites funéraires, son frère dont le corps devait être livré en pâture aux bêtes. Lorsqu’elle est surprise et amenée devant Créon, elle lui répond d’un ton rebelle, la tête bien haute : « Je ne suis pas là pour haïr, mais pour aimer ! » Antigone oppose avec obstination ses exigences morales – mais justement, par là même, supra-individuelles – à celles de l’appareil du pouvoir et de l’État ; cette attitude offre de nombreux points de friction d’une grande actualité.

Ce n’est pas sans raison qu’Antigone reste à ce jour la pièce la plus jouée du théâtre classique grec. Brecht a conçu son « modèle d’Antigone » comme un acte de résistance contre l’inhumanité des régimes totalitaires. Dans la mise en scène de Hoffmann au Grand Théâtre, on peut également entendre dès le début : « L’hubris engendre le tyran ! » Les parallèles avec les crises sociales et politiques et avec la guerre insensée qui fait rage en Ukraine sont évidents. Lorsque l’intrigue d’Œdipe commence, Thèbes est en outre sous l’emprise d’une épidémie inquiétante : une forme de peste s’est abattue sur la ville. C’est également ce que traduit le décor gris de Williken. Heureusement, Hoffmann fait confiance à la capacité des spectateurs à établir eux-mêmes ces parallèles et laisse le marteau là où il doit être.

Le fait de déplacer la chorale s’avère également être une bonne idée. Elle s’exprime ainsi parfois depuis les rangs du public : tantôt en sourdine, tantôt de manière provocante (en tant que sbires au bord de la scène), devenant ainsi un symbole de l’ensemble. Annette Schlechter, avec son jeu excentrique, est de toute façon toujours un atout.

À un moment donné, la guerre prend fin, et la salle est inondée de boules lumineuses multicolores.

Un masque en papier blanc surdimensionné fait office de journal, une lune gigantesque se lève en arrière-plan… Les touches de couleur ne manquent pas pour le plaisir des yeux. Cette mise en scène esthétiquement réussie tient la route pendant plus de deux heures et demie, grâce à des accents marqués et au jeu puissant et sensuel de la troupe : sans aucun doute l’une des mises en scène les plus impressionnantes de cette saison jusqu’à présent.

Œdipe/Antigone d’après Sophocle/Frank Hoffmann. Adaptation allemande : Simon Werle. Avec : Nickel Bösenberg, Christian Clauß, Sarah Grunert, Marie Jung, Wolfram Koch, Ulrich Kuhlmann, Marco Lorenzini, Jacqueline Macaulay, Annette Schlechter, Roger Seimetz, Maik Solbach. Mise en scène : Frank Hoffmann ; dramaturgie : Florian Hirsch ; scénographie : Ben Willikens ; collaboration à la scénographie : Bernhard M. Eusterschulte ; costumes : Susanne Bieling ; Musique et effets sonores : René Nuß ; Lumières : Daniel Sestak. Production : Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ; Coproduction : Théâtre National du Luxembourg. La première (reportée) a eu lieu le 10 avril. Pas d’autres dates de représentation