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Scènes 6 min de lecture

Je ne lâche pas le rhum

Avec « Success Story », la Compagnie du Grand Boube brise les stéréotypes sur les enfants placés en institution. Une pièce oppressante, parfois drôle, sur un chapitre sombre de l'histoire luxembourgeoise.

Article paru dans Édition mars 2026
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Au fond de la classe, une petite fille a déclaré devant tout le monde : « J’ai parlé à la directrice. Elle a dit que tous ceux du foyer qui ne se comportaient pas bien, qui étaient stupides ou insolents, devaient être renvoyés ! », raconte Martine sans détours dans Success Story. Certaines éducatrices auraient délibérément humilié les enfants du foyer, qui n’avaient pas de parents : « Tu ne sais rien faire, tu n’es rien ! »

Cette pièce de théâtre documentaire, interprétée par les quatre comédiens de la Compagnie du Grand Boube – Franz Leander Klee, Renelde Pierlot, Alain Schumann et Germain Wagner –, n’est pas une pièce facile à digérer. En écoutant ces voix, on est, en tant que spectatrice, envahie par la colère et une honte (éprouvée pour autrui) face aux humiliations psychologiques ; mais heureusement, ce n’est pas oppressant tout au long de la pièce, on peut aussi rire de bon cœur par moments. Sur le plan musical, la pièce est parfois égayée par « All the world is green » de Tom Waits ou la chanson « My way » de Frank Sinatra. La voix d’Alain Schumann retient particulièrement l’attention.

Francis Schmit, qui était encore actif au Théâtre Escher il y a trois ans, s’est entretenu avec une douzaine de personnes ayant vécu dans ce foyer pour enfants depuis la fin des années 1950 jusqu’à aujourd’hui. Les artistes ont retravaillé leurs témoignages et miment ces voix diverses et donc tout à fait nuancées des témoins. Les stéréotypes expliquant pourquoi des jeunes vivent dans un foyer sont ici battus en brèche ; il apparaît néanmoins clairement qu’une enfance ou une adolescence passée dans un foyer pour enfants, notamment dans la structure tristement célèbre « Op der Rhum », constituait une stigmatisation sociale.

Stigma « Rhum »

Certains résidents ont bien surmonté cette enfance et parviennent même, avec le recul, à en voir les aspects positifs, comme Alexandra (Renelde Pierlot), qui est tout simplement heureuse de ne jamais avoir été seule. Mais les revers de la médaille sont également mis en lumière : certains anciens pensionnaires ne parviennent toujours pas à s’endormir sans bruit. Pour beaucoup, leurs origines étaient source de honte. Certains ont même pris l’habitude de dissimuler l’endroit où ils ont grandi : « Tu ne peux pas parler de ton enfance, parce que tu ne sais pas comment les autres vont réagir si tu dis que tu viens de la Rhum. »

Une jeune fille, Martine, dont le père avait poignardé quelqu’un, avait mauvaise réputation dès le début : « Mat, ici, on la traite mal parce que son père est en prison. » Arlette raconte quant à elle que son passé a toujours servi de prétexte pour ne pas prendre ses opinions au sérieux. Sophie raconte qu’un scout lui a un jour demandé d’un air désolé, autour d’un feu de camp, ce qu’elle avait bien pu faire de mal pour se retrouver au « Foyer ».

Un regard derrière la façade

La petite scène du théâtre Ariston d’Esch devient ainsi un espace ouvert où se mêlent différentes histoires (de vie) pour former un kaléidoscope. Quelques accessoires (Peggy Wurth) suffisent pour que la scène devienne un foyer. Elle est dominée par une tringle à vêtements, à laquelle les comédiens et comédiennes ont recours de temps à autre pour changer de tenue.

À un moment donné, ils portent tous des pulls en tricot hideux, d’un marron merdique – un look uniforme. Car même visuellement, il fallait pouvoir reconnaître de loin les enfants de la Rhum. En tant qu’enfant placé là-bas, on était en outre catalogué : « La Rhum, c’était vraiment un endroit horrible. » « Un enfant de la Rhum, ça ne marche pas. »

Dans la mise en scène de Carole Lorang, basée sur l’adaptation dramaturgique de Mani Muller, des voix s’expriment en luxembourgeois, en français et en allemand, ce qui ne rend toutefois pas pleinement justice à la diversité luxembourgeoise. Ce serait vraiment « inclusif » si le portugais était également parlé sur scène et s’il y avait une audiodescription.

Les quatre comédiens et comédiennes racontent des anecdotes à la fois bouleversantes et tristes, mais aussi des moments drôles… On entend ainsi les témoignages d’anciens résidents qui sont aujourd’hui reconnaissants d’avoir grandi dans un foyer comme celui de Jo (Germain Wagner) : « Quand j’y repense aujourd’hui, je suis content que l’État soit intervenu. » À un moment donné, il s’est mis à voler systématiquement. Aujourd’hui, il maîtrise la langue luxembourgeoise, qu’il n’aurait sans doute jamais vraiment apprise s’il avait grandi chez lui : « Je suis reconnaissant. – Reconnaissant d’avoir trouvé un refuge à l’internat. Et qu’ils aient toujours été à mon écoute », dit Jo. C’est à la fois grotesque et drôle quand ce grand Allemand (Franz Leander Klee) imite la façon dont lui et les autres devaient autrefois défiler en rangs serrés à travers la ville lorsqu’ils étaient enfants : « Je me souviens encore qu’on défilait en rangs serrés à travers la ville. »

Envoyé en centre de détention pour mineurs

Enfin, l’histoire d’une jeune Éthiopienne (Belen), arrivée seule au Luxembourg à l’âge de 13 ans, est tout simplement incroyable. Comme personne ne savait où l’héberger, elle a été placée sans autre forme de procès pendant trois mois au centre de détention pour mineurs de Schrassig. Avec le recul, ce qui l’a le plus accablée, c’est l’attente : « J’ai dû attendre plus de dix ans avant d’avoir des papiers en règle. »

Le « succès » est un concept relatif dans les parcours de vie individuels. Bien sûr, le titre peut aussi être compris avec un clin d’œil : « Ma success story, c’est d’avoir réussi à aller de l’avant malgré toutes les galères de ma vie », apprend-on dès le début. En revanche, les aspirations formulées vers la fin ne sont pas très ambitieuses : « Ne pas devenir comme sa propre mère » ; « voler de ses propres ailes », faire un apprentissage dans une boucherie ou travailler dans le secteur du tourisme aux Açores.

Pas de théâtre de l’émotion

Dans certains cas, les résidents et résidentes du foyer envisagent même l’avenir la tête haute, à l’image de Manon (Germain Wagner) : « À 18 ans, je suis allée devant le tribunal pour mineurs pour obtenir mon émancipation. Le directeur de la Rhum de l’époque était également présent, et une fois que ça a marché, il m’a dit : “Manon, ne t’inquiète pas pour les frais de la procédure. Je m’en charge.” Non. C’est gentil, mais non : je paierai moi-même ma liberté ! », lui a-t-elle répondu.

« Success Story » est un projet qui traite de l’exclusion et des préjugés – un sujet dérangeant dans la mesure où la mise en scène tend un miroir aux Luxembourgeois et où l’on voit, comme à travers une loupe, à quel point les préjugés collent aux gens tout au long de leur vie. Le fait que la pièce ne sombre à aucun moment dans le théâtre de l’émotion, mais qu’elle aiguise au contraire notre propre perception, est peut-être le plus grand mérite de cette soirée impressionnante.

Success Story ; Concept : La Compagnie du Grand Boube ; Mise en scène : Carole Lorang ; Adaptation et dramaturgie : Mani Muller ; Entretiens et transcription : Francis Schmit ; Décors et costumes : Peggy Wurth ; Musique : Alain Schumann ; Avec : Franz Leander Klee, Renelde Pierlot, Alain Schumann, Germain Wagner. Durée : 80 minutes. Plus aucune représentation.