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Scènes 6 min de lecture

La lutte pour l’autodétermination

« Escher Meedchen » et « Escher Bouf » sont deux pièces qui abordent la maltraitance des enfants au sein de la famille sous différents angles. Entretien avec le metteur en scène et les acteurs principaux en marge des répétitions

Article paru dans Édition décembre 2023
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Max Thommes et Brigitte Urhausen © Photo : Sven Becker

Ce n’est que depuis quelques années que l’on en parle davantage : les abus sur mineurs. De plus en plus de faits et d’accusations sont révélés, que ce soit dans le milieu de l’Église catholique ou au sein des fédérations sportives. Or, la recherche scientifique part du principe que la majorité des faits sont commis par des personnes, en grande majorité des hommes, dans l’entourage privé proche. Le chemin est encore long avant que ce sujet ne soit abordé dans le monde de l’art. Les accusations portées contre les enfants ou les adolescents ont une longue tradition. Pendant longtemps, personne ne s’est intéressé aux méchants beaux-pères des contes de fées qui abusaient des enfants dans le secret de leur chambre.

Après son monodrame *Escher Meedchen*, créé en 2018, l’écrivaine Mandy Thiery revient sur le thème des abus sexuels. « Escher Bouf », mis en scène par Carole Lorang, met en avant Gilles, le frère de Mona, victime d’abus. Ce changement de perspective et la manière dont est abordé l’environnement familial ont séduit Lorang, à tel point que la pièce devrait désormais faire l’objet d’une trilogie.

« Il était important pour moi de raconter comment le frère Gilles a grandi avec son sentiment de culpabilité, incapable d’aider sa sœur, et comment il a ensuite mené une vie tragique. Ce personnage aussi a été brisé à l’âge de douze ans », explique la directrice du Théâtre Escher.

Les pièces *Escher Meedchen* et *Escher Bouf* sont conçues de manière complémentaire. Les spectateurs et spectatrices découvrent les abus sous deux angles différents. Ne peut-on pas comprendre *Escher Bouf* sans avoir vu *Escher Meedchen* ? « Les pièces fonctionnent indépendamment l’une de l’autre. Il y a toutefois des points de conflit que l’on comprend mieux lorsqu’on a vu les deux pièces. On voit alors *Escher Bouf* sous un autre jour », explique l’acteur Max Thommes, qui incarne *Escher Bouf*.

« La langue est un élément très important dans ces deux pièces », souligne l’auteure de la pièce, Mandy Thiery. Elle a délibérément opté pour un langage naturel, en privilégiant l’argot quotidien du Minett. Les personnages s’expriment par des phrases courtes et concises, telles qu’on les entend dans la vie de tous les jours. « C’est un langage très particulier, issu de la grammaire luxembourgeoise », explique le dramaturge Rafael Kohn, qui assure la mise en scène d’Escher Meedchen. Le texte entraîne le spectateur comme dans un tourbillon et aborde un thème de société souvent oublié ou ignoré au théâtre.

« Je trouve que la première pièce, *Escher Meedchen*, a quelque chose de très poétique, tandis que la deuxième est, d’un point de vue linguistique, déjà très crue », explique Carole Lorang. Cela tient notamment aux personnages : l’auteure a cherché à trouver un langage propre à chacun d’entre eux, tout en associant le langage courant à la façon dont on s’exprime dans certains milieux, notamment dans le sud du Luxembourg, où l’on ne tourne pas autour du pot. Ce sont notamment des expériences autobiographiques que l’auteure tisse dans la pièce.

Les deux acteurs principaux ont été attirés par ces rôles pour des raisons très différentes. « Le personnage que j’incarne est, je crois, très éloigné de ma vie quotidienne. J’aime jouer un rôle qui n’est pas moi », explique Max Thommes.

Pour elle, ce qui est toujours déterminant, c’est « à quel point cela me touche et m’émeut », explique Brigitte Urhausen à propos de son rôle d’Escher Meedchen. « C’était le cas ici. Mona est un personnage incroyablement tragique, mais c’est malgré tout une battante. » Elle a vraiment réussi, toute seule, à reprendre le contrôle de sa vie. Pour elle, le rôle de l’Escher Meedchen est passionnant, notamment en raison de la lutte de Mona pour son autonomie.

Mona et Gilles sont des personnages tirés de la vie réelle ; ils sont issus d’une « famille normale » qui cache un secret de famille. Ainsi, Gilles, originaire d’Escher Bouf, est un homme tout à fait ordinaire. Il a une famille, deux enfants, et travaille dans la fonction publique. Il mène une vie bien rangée.

Certaines séances ont été suivies par des psychologues qui ont expliqué à l’équipe comment se nouait une relation victime-agresseur, quelles en étaient les répercussions sur les autres membres de la famille et comment ceux-ci y faisaient face. « Ils nous ont également dit que 15 à 20 % de la population est directement concernée par cette problématique des abus. C’est énorme. Cela arrive donc dans des familles tout à fait normales », explique Carole Lorang. L’équipe cherche-t-elle à lever le tabou qui entoure ce sujet dans la société ? « Je pense effectivement que c’est encore un grand tabou » – pour l’auteure, il est important de le briser. « En tant que réalisatrice, je veux aussi montrer que ce genre de situation n’empêche pas de vivre sa vie et de réussir. »

Malgré le sujet abordé, « Escher Meedchen » et « Escher Bouf » ont également su faire rire. Il y a même des passages drôles… Il y a par exemple un collègue de travail d’Escher Bouf, interprété par Marc Baum. Lorsque ces deux hommes se rencontrent et que le collègue tente de le remonter le moral avec sa masculinité toxique, cela a quelque chose de comique, raconte Lorang. « Je n’avais lu Escher Bouf qu’une seule fois, mais j’avais déjà pu constater qu’on trouvait des moments humoristiques au cœur même de la plus grande tragédie, ce qui tient bien sûr aussi à la manière dont les personnages sont dessinés. C’est aussi parfois un peu d’humour noir. En fin de compte, c’est une stratégie de survie. Comme c’est souvent le cas dans la vie », explique Brigitte Urhausen.

Ceux qui assisteront à la pièce continueront certainement à en discuter après. Dans le cadre d’une représentation prévue dans une école, une discussion suivra également la représentation. Il y aura certainement parmi eux l’un ou l’autre qui aura vécu cela. Cela permettra peut-être de donner aux élèves le sentiment qu’ils ne sont pas seuls.

Les abus sur mineurs existent, et ils sont plus fréquents qu’on ne le croit. « Pour entamer un processus de guérison, le mieux est d’avoir le sentiment de pouvoir en parler », explique Carole Lorang.