Dans l’Antiquité, les colonnes d’Héraclès, situées au détroit de Gibraltar, étaient considérées comme les confins du monde connu. À 2 000 kilomètres à l’est se trouve la côte dalmate. Elle aussi est parfois empreinte d’une atmosphère de fin et de départ, du moins dans les photographies qui ouvrent le projet Hortus Alienum – Scenographies of Nobody’s Voyage de l’architecte, autrice et éditrice luxembourgeoise Anna Valentiny. Publié chez Point Nemo Publishing, cet ouvrage s’inspire de son projet de fin d’études, une installation multimédia post-dramatique réalisée à Vienne, comme l’explique l’artiste dans son introduction. À l’instar de l’exposition, Valentiny utilise ici des techniques cross-médiatiques, ce qui fait de ce livre un microcosme de l’expérience humaine. Photographies, cartes, textes et sons, accessibles via des codes QR, interagissent entre eux et permettent de revivre l’exposition, tout en ouvrant de nouvelles dimensions de sens et de nouvelles possibilités d’expérience. Hortus Alienum opère ainsi un exercice d’équilibre entre œuvre d’art et pièce de théâtre, offrant ainsi, sous une forme condensée, une impressionnante « parabole sur la condition humaine en soi ».
La pièce raconte le voyage de l’héroïne, Nobody, à travers le parc du même nom, Hortus Alienum. Au début, Nobody perd la mémoire et ne peut donc s’orienter qu’en observant attentivement cet environnement inconnu et en interagissant avec lui. Véritable « Tout le monde » des temps modernes, son expérience est représentative d’une expérience fondamentale profondément humaine. On y retrouve sans cesse des échos de l’Odyssée, mais l’auteure cite également des films tels que « The Truman Show » comme références.
La narration alterne avec des explications détaillées sur la configuration géologique de la côte dalmate, illustrées par des dessins, des cartes et des photographies. Un décor cross-médiatique que Valentiny qualifie lui-même d’« appareil de décontextualisation ». La précision scientifique de la description et l’évolution de la côte, traçable sur des millénaires, deviennent la toile de fond en relief de la propre désorientation de Nobody. Il en résulte un dialogue entre différentes topographies : la topographie géographique du paysage dalmate devient le reflet autoréflexif de la topographie intérieure de Nobody, « une séquence de scénographies en apparence abstraites, formant dans leur ensemble “une île dans son esprit, un paysage onirique conçu dans lequel elle erre” ».
Le texte est parsemé d’allusions intertextuelles qui renvoient à une histoire de l’égarement et de l’errance en tant que condition humaine. L’errance et le voyage de Nobody constituent une étape dans une longue tradition de cette expérience anthropologique fondamentale. Valentiny poursuit à plusieurs niveaux une esthétique de la distanciation : les certitudes s’évanouissent, les symboles dont la signification semblait figée subissent une inversion. Le sentier, « an ancient native myth, a perfectly controlled environment », s’assombrit sans cesse devant la protagoniste et ne semble être qu’une illusion ; le jardin, à l’origine paradisiaque, est devenu un parc d’attractions au sein du système moderne de marketing ; le chœur, instance impersonnelle de commentaire du drame classique, n’est peut-être qu’un souvenir mis en scène par la direction du parc. Il en résulte une dynamique entre rupture et continuité avec le substrat immuable de l’expérience humaine, dans laquelle l’esthétique de la distanciation devient une réflexion sur la condition humaine. La tentative de redonner au monde, face au désarroi et au sentiment d’égarement, un cadre de sens intact à travers des récits se révèle alors comme une constante universelle, comme la condition humaine par excellence.