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Scènes 5 min de lecture

Les esprits que j’ai invoqués…

Le texte « Apoplexie » de Claire Thill est étrangement troublant. Avec un décor sobre et peu d’artifices, cette pièce radiophonique présentée au Kasemattentheater séduira ceux qui se laissent emporter par l’expérience.

Article paru dans Édition octobre 2024
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Ce terme est aussi complexe qu’ambigu. Le mot « apoplexie » vient du grec ancien et signifie « coup ». Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, il était utilisé pour désigner des événements soudains s’accompagnant d’une perte de conscience ou de symptômes de paralysie partielle, ainsi que des affections cérébrales privant brusquement le corps de ses sensations et de ses capacités motrices.

En médecine, ce terme désigne un trouble soudain touchant certaines zones du cerveau, un accident vasculaire cérébral, ou encore le choc subi par une personne suite au décès d’un proche… En botanique, l’apoplexie désigne la mort soudaine ou totale de la couronne des arbres à fruits à noyau.

Dans la pièce radiophonique de Claire Thill, le père de l’héroïne, Anna, meurt d’une apoplexie. C’est ainsi que « sa nouvelle vie commence d’un seul coup ». En tant qu’unique héritière, elle se retrouve face à une montagne de souvenirs matériels et à ses propres souvenirs. Elle refuse l’héritage. Elle trouvera quelque part une cassette portant l’inscription « Malina ». Le flot de ses pensées et son départ marquent le début d’un voyage vers l’inconnu. Un chat s’empare de la maison…

S’inspirant du projet de performance interactive « Taxidermy », Claire Thill a développé en 2019, grâce au soutien de la Bourse Kappkino, une pièce radiophonique centrée sur une femme. En raison de la pandémie de Covid-19, le projet n’a pas encore pu être présenté sur scène ; il s’agit d’une pièce radiophonique multisensorielle qui oscille entre musique, texte et performance et qui, à bien des égards, dépasse le cadre d’une soirée théâtrale traditionnelle, comme l’indique le dépliant d’accompagnement. En effet, l’histoire se déploie de manière tout à fait individuelle dans l’esprit de chaque spectateur·trice.

Une autoroute au milieu de nulle part. La pluie martèle les vitres de la voiture, un décor digne de *Lost Highway* ou de *Mulholland Drive* de David Lynch : des films de jeunesse dont on a toujours pensé qu’il fallait être sous l’emprise de substances psychédéliques pour mieux les comprendre.

C’est ainsi que l’héroïne prend la route et laisse tout derrière elle : son travail, ses rendez-vous. Sa voiture est une cage de Faraday, elle y est enfermée comme un animal sauvage. La météo de ce road trip : « Le froid accompagné de soleil ».

Des bribes de souvenirs refont surface, et un titre de journal les hante : celle concernant la mort de 323 rennes frappés par la foudre ; un malaise similaire s’installe, comme lors de la lecture du roman de Markus Thielemann, *Von Norden rollt ein Donner* (Un tonnerre gronde du nord), qui figurait sur la liste des finalistes du Prix du livre allemand. Le malheur plane littéralement dans l’air.

À un moment donné, un cerf apparaît devant la voiture. Une hallucination ? Au milieu de nulle part, la protagoniste finit par s’installer dans un hôtel et jette un regard en arrière. Mais peut-on « simplement commencer une nouvelle vie comme ça – comme si c’était un mégot de cigarette qu’on jette nonchalamment par la fenêtre » ?

Le public est mis au défi. Pendant une heure, il contemple la même image : un motif ; la trace d’un pouce ? Les couleurs de la toile évoluent au fil du récit, passant du blanc initial au violet, au vert, au rouge…

En coulisses, Catherine Kontz et Céline Bernard assurent l’accompagnement sonore avec des effets sonores et des bruitages, le tout agrémenté de compositions originales et de la voix de Rahel Jankowski (ainsi que, brièvement, celle de Marc Baum) au micro. Ken Nngayandi orchestre le paysage sonore.

Il en résulte une fantasmagorie portée par le texte, la musique et la lumière. Les sons enveloppent la protagoniste comme un voile invisible tout au long de son voyage vers sa « nouvelle vie ».

Mais les images naissent dans l’esprit des spectateurs et spectatrices, comme un cinéma mental : « Imagine que tu es allongé(e) dans l’herbe fraîche. Les rayons du soleil te chatouillent le visage. Ça sent le printemps et tu contemples le ciel. Les nuages défilent au-dessus de ta tête. Ces énormes boules de coton faites d’air évaporé. Tu scrutes leurs formes en profondeur. Tes rêves s’ouvrent. Un grand dragon crache des flammes dans les airs et un chien affamé est assis sur ses pattes arrière. Il attend avec impatience une friandise. Tes pensées s’envolent … »

À un moment donné, un murmure s’est élevé dans la salle, déplorant le manque d’idées de mise en scène. Mais le concept de « pièce radiophonique » fonctionne si l’on se laisse emporter par l’ambiance ; s’y laisser emporter puis se laisser aller est une condition sine qua non. L’association Openscreen a développé ce concept depuis 2004 et le Kappkino l’a progressivement professionnalisé depuis 2017.

Le texte de Claire Thill peut paraître étrange, mais il est tout à fait captivant ; les références à *Malina* d’Ingeborg Bachmann qui y sont tissées peuvent sembler un peu bourgeoises. Mais *Malina* de Bachmann est lui aussi un texte aux multiples facettes.

Si l’on met de côté ses attentes en matière de théâtre classique, on peut alors se détendre et apprécier les doubles sens et l’humour : « Ne te méfie jamais d’un chat, car avec ses deux pattes, il a plus d’assise dans la vie que toi ! »

APOPLEXIE. Une pièce radiophonique en direct. Texte et mise en scène : Claire Thill ; composition : Catherine Kontz ; bruitages : Céline Bernard ; narratrice : Rahel Jankowski ; Son : Ken Nngannyadi ; Accessoires : Marko Mladjenovic ; Lumières : Marc Thein ; Assistante à la mise en scène : Daliah Kentges ; Voix : Fabienne Hollwege, Marc Baum ; Production : Jill Christophe.
Une coproduction d’Independent Little Lies – ILL et du Kasemattentheater. Prochaines représentations le 18 octobre au Kasemattentheater. Autres représentations à l’automne 2025 en collaboration avec la Fondation EME