Il faut un certain courage pour choisir, pour une première mise en scène théâtrale, un texte aussi exigeant que *Hysterikon* d’Ingrid Lausund. Max Thommes, comédien luxembourgeois formé à l’École supérieure d’art dramatique Ernst Busch de Berlin, où il s’est produit sur les planches de la Schaubühne et du bat-Studiotheater, fait ses premiers pas en tant que metteur en scène au Kasemattentheater. Avec une approche formelle à la fois radicale et cohérente, portée par quatre comédiens et comédiennes : Fabienne Elaine Hollwege, Jill Devresse, Luc Schiltz et Konstantin Rommelfangen. Leur jeu, extraordinaire tant sur le plan physique que vocal, ne laisse aucun répit au spectateur.
Hysterikon est une revue fulgurante mettant en scène des anti-héros excentriques, des paranoïaques, des rêveurs, voire des avatars, voire déjà des marionnettes, dans l’espace archétypal du supermarché. C’est la métaphore totale d’une société au début du XXIe siècle, où tout était et est toujours à vendre (aujourd’hui sous forme numérique), où tout est épuisé et tombe en désuétude. Ingrid Lausund a écrit ce texte en 2001 au Deutsches Schauspielhaus de Hambourg, où elle travaillait alors en tant qu’auteure attitrée et metteuse en scène. Ses personnages sont constamment confrontés à la nécessité de prendre les « bonnes » décisions, dans un contexte de relations totalement individualisées et à une époque où les valeurs s’effritent. Aujourd’hui, ce sont les autres qui décident à leur place. Écrit dans un allemand scénique très particulier, saccadé, répétitif et au rythme très marqué, presque comme une litanie commerciale, le texte dure, dans sa version intégrale, un peu moins de deux heures. La mise en scène de Max Thommes a été condensée à une heure et demie, sans s’éloigner de la spirale hyperbolique qui constitue le cœur de la pièce.
Ce qui frappe d’emblée, ce sont les masques en latex, portés sans interruption du début à la fin de la pièce. Cela évoque la longue histoire du théâtre occidental, la Commedia dell’Arte avec ses personnages archétypaux, figés comme dans une caricature générée par l’IA, les « Slops ». Ici, cependant, le masque n’est ni Arlequin ni Pantalon. C’est une peau, ou du moins une imitation de peau, réalisée dans un matériau synthétique qui épouse la peau, l’efface et la remplace. Un cauchemar dont on souhaiterait qu’il s’évanouisse ; mais cela n’arrive pas. Le passage du costume à la seconde peau marque le glissement du texte vers notre présent le plus immédiat. Aujourd’hui, on ne porte plus de masques de carnaval que l’on aimerait ôter après la fête. Aujourd’hui, nous habitons des masques que nous ne savons plus retirer. Nous sommes prisonniers. Numériquement et physiquement.
C’est précisément là que la mise en scène, avec le texte d’Ingrid Lausund, entre dans un dialogue qui va au-delà d’une simple actualisation. En 2001, l’auteure avait mis en lumière les automatismes du consumérisme effréné, les postures sociales, l’être colonisé par l’avoir. Vingt-cinq ans plus tard, Max Thommes radicalise ce diagnostic : la tyrannie algorithmique des réseaux sociaux, l’économie de l’attention, la prévisibilité comme horizon insurmontable de l’existence connectée ont fait du masque quelque chose d’ontologique. Ce qui rendait encore comique la Commedia dell’Arte, à savoir la rigidité du personnage face à l’imprévisibilité du monde, a été transformé en infrastructure par les géants de la tech. Chaque défilement, chaque « j’aime », chaque contenu diffusé par un algorithme est une réduction du soi à un profil, à un groupe cible, à un type de consommation. Les personnages d’Hysterikon ne sont plus seulement des clients perdus devant le rayon des yaourts : ce sont des utilisateurs, enfermés dans leur propre « bulle crânienne », pour reprendre la formule pertinente de David Foster Wallace tirée de *This Is Water*. Cette conférence de 2005, un appel à considérer l’autre comme un sujet plutôt que comme un obstacle, résonne ici avec une acuité troublante, comme si Lausund et Wallace avaient secrètement écrit ensemble.
L’esthétique quasi pornographique qui imprègne certaines séquences, mêlée à des images vidéo rappelant l’actionnisme viennois dans sa variante luxembourgeoise, à la fois somptueuse et décadente, ces fêtes sans fin, ces corps sursaturés, les soirées comme des rituels d’épuisement, constituent une provocation, mais elles ancrent la pièce dans une tradition européenne critique de la représentation : celle d’un théâtre qui retourne contre elle-même les images qu’une société produit de ses propres désirs. Le sexe n’est plus ici de l’érotisme, c’est un symptôme, et une sexualité réduite à sa mécanique prouve la solitude fondamentale des corps dans un monde saturé de simulacres.
Hannah Arendt est également présente dans la pièce, mais en filigrane. La question du mensonge en tant qu’outil politique, celle des « fake news » en tant que construction d’une réalité alternative qui s’autocertifie. L’ouvrage d’Hannah Arendt *Les éléments et les origines de la domination totale* ou son essai sur *La vérité et le mensonge en politique* ne sont pas sans rapport avec la pièce. Dans le capitalisme tardif, et plus encore dans notre économie numérique de l’attention, on observe une tendance à dissoudre chaque jour le réel dans le spectaculaire et à remplacer les faits par des récits. Les personnages d’*Hysterikon* se mentent constamment à eux-mêmes et endossent des identités qu’ils n’ont jamais eues.
Ingrid Lausund partage avec des artistes tels que Gesine Danckwart ou René Pollesch cette double pratique d’auteure et de metteuse en scène qui confère à son travail une urgence particulière : ses textes naissent d’une pratique théâtrale vivante, en confrontation directe avec les phénomènes sociaux contemporains. Sous le pseudonyme de Mizzi Meyer, elle est également connue en tant que scénariste, notamment pour la série culte *Der Tatortreiniger*. Le fait que Max Thommes, avant tout comédien mais aussi musicien du groupe masqué *Das Radial*, ait choisi ce matériau pour sa première mise en scène théâtrale en dit long : il connaît le texte de l’intérieur, il sait ce qu’il en coûte d’incarner un langage corporel de cette nature, et il le confie à des partenaires à la hauteur de cette exigence. Les quatre comédiens et comédiennes, dont les corps sont contraints mais dont les voix et le jeu restent libres, parviennent à faire transparaître une humanité vulnérable sous la surface synthétique du latex.
Même si la pièce aurait pu gagner en densité grâce à quelques coupes et si le texte d’Ingrid Lausund se permet davantage de répétitions que le jeu des corps sur scène, la pièce tient néanmoins la route : l’approche formelle est cohérente, le choix dramaturgique de Florence Römer est maintenu jusqu’au bout, et surtout, on reconnaît une vision dans cette première mise en scène de Max Thommes. Hysterikon ne cherche pas à plaire, la pièce interroge. Ce n’est en aucun cas un théâtre qui réconforte. C’est un théâtre qui montre, avec précision et une énergie déchaînée, l’état actuel de l’humanité : masquée, tourmentée par son individualisme, épuisée par celui-ci et pourtant incapable de changer.
La dernière représentation, le 22 mai, affiche complet. Liste d’attente via ticket@kasemattentheater.lu.
Il faudrait tout simplement prévoir davantage de reprises
au Luxembourg