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Scènes 7 min de lecture

Le chemin vers la modernisation est semé d’embûches

« Nornen » est une œuvre d'art qui bouscule avec créativité les schémas narratifs

Article paru dans Édition juin 2024
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Nos récits héroïques suivent des schémas bien établis. Ils sont chargés d’émotion et de drame, il y a toujours les bons et les méchants, et tout se termine par un dénouement heureux. Cela tient peut-être aussi au fait que l’Occident et l’Europe se définissent et pensent en termes d’oppositions binaires depuis des millénaires. Il y a le noir ou le blanc, le petit ou le grand, le masculin ou le féminin. Il n’y a pas beaucoup de place pour les nuances et la diversité au-delà de la norme.

Dans la pièce *Nornen*, on comprend très vite qu’il est question de la narration et de la manière dont celle-ci a évolué au fil du temps. En effet, la mythologie grecque a toujours constitué, notamment au théâtre, le pivot de nos récits héroïques.

Ou bien on laisse son regard se tourner vers le nord : comme le font Jacques Schiltz et Claire Wagener avec les Nornes. Ces figures mythologiques issues de l’univers des légendes nordiques sont les personnages centraux de cette production de l’Escher Theater, une coproduction avec le Kasemattentheater.

Les filles du Rhin de Wagner, dans son « Anneau du Nibelung », nous saluent. Heureusement, chez Schiltz, les déesses ne s’appellent pas Floßhilde, Wellgunde et Woglinde ; elles se montrent combatives et s’appellent, de manière pragmatique, Norne Un, Deux et Trois, incarnées par Frédérique Colling, Catherine Elsen et Anne Klein. Elles portent des tenues qui rappellent les jeux vidéo, mais aussi les kimonos japonais. « On porte des kimonos ici », précisera Norne Un.

Leur rôle classique consiste à tisser des fils et à orienter le destin. Ainsi, elles tissent et entrelacent les intrigues des histoires, et ce d’une manière non conventionnelle, en empruntant des chemins et en traçant des pistes narratives pour s’en écarter brusquement et bifurquer dans d’autres directions. Mais cela même leur donne déjà du fil à retordre et soulève des questions : une histoire théâtrale doit-elle nécessairement comporter trois actes, comme l’a décrit Aristote dans sa Poétique ? Quelle ampleur les sauts dans le temps peuvent-ils prendre ?

On sait bien que Schiltz et Wagener explorent sans cesse de nouvelles voies, même dans leurs productions scéniques. Il suffit de penser à leurs mises en scène de *Mendy, das Wusical* de Helge Schneider (cf. « Zum Wiehern ! » dans d’Land du 14 mai 2016) ou leur dernière pièce (musicale) « Weinender Mond ». Avec *Nornen*, ils partent à nouveau vers de nouveaux horizons afin d’explorer de nouvelles voies narratives et de nouveaux modes d’expression.

Au début, en tant que spectatrice, on n’y comprend rien : un charabia tiré d’une langue nordique qui, avec ses nombreux « Ä » et « Ö », fait penser aux meubles d’une chaîne de magasins suédoise… Mais au bout de deux minutes, une voix libératrice retentit hors champ pour annoncer que le reste de la pièce sera joué en luxembourgeois.

Les spectateurs et spectatrices contemplent un entrelacement vaporeux et ruisselant qui attire étrangement tous les regards. L’installation centrale du décor a été conçue au préalable par Michèle Tonteling, à qui l’on a accordé carte blanche pour ce projet.

La fontaine mythologique des trois Nornes a sans doute été pour elle une source d’inspiration majeure. Cette structure d’où l’eau s’écoule sans cesse rappelle à la fois un nid d’abeilles et de la glace qui fond, et son murmure évoque l’installation En attendant Kyoto de Max Vandervorst. Elle attire immédiatement le regard et offre un contraste esthétique avec le texte ironique.

Schiltz et Wagner l’ont élaboré en collaboration avec les comédiennes pendant les répétitions, et ils semblent s’être délicieusement amusés ce faisant. Le texte se moque du langage, des formes narratives et des parcours, et les trois Nornes y jettent un regard critique : « Je crains bien qu’on ne se retrouve avec une histoire ultra-prétentieuse sur les bras », fait remarquer la troisième Nornes en analysant le récit.

Au début, tout tourne encore autour du « Ragnarök », ce grand moment, ce jour où le monde entier sera submergé par les eaux, s’évaporera et fondra. S’agit-il donc bien d’un scénario apocalyptique ?

Peu à peu, on comprend qu’il s’agit de questions fondamentales concernant l’écriture de l’histoire et la narration : comment raconter une grande histoire universelle du début à la fin sans tomber dans les schémas traditionnels ? « Il n’y a pas de place ici pour les hyperliens, la fragmentation et les intrigues secondaires sans importance. Cela brise l’âme que nous sommes en train de tisser », déclare la troisième Norn. Ragnarök n’est pas une table pliante d’Ikea, mais symbolise le point culminant, l’apogée de leur récit épique. Avec audace, les trois Nornes, dont les costumes semblent s’inspirer de personnages de mangas, lancent des questions dans la salle et se renvoient la balle entre elles et avec le public, créant sans cesse des illusions pour mieux les briser systématiquement ; à l’image du quatrième mur lui-même. Elles sont conscientes de l’ampleur de ce projet : « Mesdames et messieurs, chers amis. L’histoire de l’humanité est pleine de rebondissements. Le chemin vers la modernisation est éprouvant. (…). »

Enfin, elles se demandent dans quelle mesure leur récit doit être axé sur le commerce et lié à des événements. « Devons-nous donc toujours nous plier au diktat des récits ? Cette culture de l’événement ? », demande la première Norne. Le marketing est important, comme le soulignent le garçon et son père. « Comment on va payer tout ça ? », intervient la troisième.

Mais alors, pourquoi ne pas raconter une histoire émouvante, celle de Xi Jinping justement, la fable d’un petit garçon qui est parti à la découverte du monde, la tête pleine de grands projets, une histoire d’idéalisme qui se termine par la despotie… Et on en arrive à la répression et à l’emprisonnement des Ouïghours au Xinjiang ! Pourquoi pas, après tout ? Les Ouïghours ont de toute façon été négligés bien trop longtemps par les médias.

Si le monde part déjà en vrille, autant qu’elles s’efforcent au moins de renforcer la cohésion et de donner un sens plus large à tout cela. Ça vaut le coup d’essayer. À un moment donné, les intrigues finiront par sombrer dans le chaos et les trois Nornes se disputeront : « Ah ah. Tout ça n’était donc qu’une mise en scène, espèce de serpent intrigant et manipulateur. »

Mais ces tentatives s’épuiseront au bout d’une heure. C’est ainsi que, à la fin, les trois Nornes laissent le champ libre au public.

« Nornen » est à la fois une expérience scénique audacieuse et un appel à la créativité des auteurs de théâtre. Elle s’adresse notamment au public amateur de culture, afin qu’il sorte de sa zone de confort, qu’il se libère de ses attentes d’être diverti selon les mêmes schémas récurrents, et qu’il emprunte de nouvelles voies pour s’ouvrir à la nouveauté. Autrement dit : on n’est pas obligé d’acheter ses courses chez Cactus. Il y a de merveilleux marchés de l’autre côté de la frontière.

En raison des nombreuses intrigues secondaires qui s’enlisent sans cesse, la mise en scène est très agitée, parfois un peu exagérée et exigeante pour les spectateurs et spectatrices. Jacques Schiltz n’avait sans doute pas assez confiance en son texte, ni en sa présence scénique. C’est dommage, car le texte lui-même (dont la dramaturgie est signée Samuel Hamen) est drôle et porte la pièce tout seul.

Nornen, 75 minutes. Concept et mise en scène : Jacques
Schiltz, Claire Wagener ; costumes et décors :
Michèle Tonteling ; éclairage : Marc Thein,
dramaturgie : Samuel Hamen ; avec : Frédérique
Colling, Catherine Elsen, Anne Klein. Direction de production :
Jill Christophe. Une production de
Independent Little Lies – ILL ; coproduction :
Escher Theater ; Kasemattentheater. Autres
dates de représentation : les 3, 4, 11 et 12 juillet, à 20 h
au Kasemattentheater