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Scènes 5 min de lecture

L’art de l’amitié

Théâtre

Article paru dans Édition mars 2022
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Mercredi dernier, la nouvelle mise en scène de la pièce culte de Yasmina Reza, *Kunst*, dans la traduction allemande d’Eugen Helmlé, a été présentée en première au Luxembourg. La pièce avait déjà été créée le 3 octobre 2021 à la Kunsthalle de la Sparkasse de Leipzig. Pour cette coproduction du Théâtre national de Luxembourg et du Schauspiel Leipzig, en collaboration avec le Mudam et la Kunsthalle de la Sparkasse de Leipzig, le metteur en scène Frank Hoffmann a placé *Kunst* dans un contexte autoréflexif : celui du musée. C’est ainsi que Serge, Marc et Yvan, amis de longue date, s’introduisent de nuit dans le dépôt d’une galerie pour admirer le tableau blanc, un « Antrios » des années 70, que Serge a « déniché » pour 200 000 francs.

Le public se trouve dans le majestueux foyer du Mudam, conçu par I.M. Pei. Dans l’obscurité totale, il est entouré d’œuvres d’art, certaines exposées à découvert, d’autres emballées, disposées devant et autour des sièges. Parmi celles-ci, des compositions linéaires d’aspect minimaliste rappelant l’œuvre de Frank Stella. Du mobilier design. Une installation d’art optique composée de miroirs. Des sculptures d’un bleu si proche de celui d’Yves Klein qu’on pourrait les confondre. Le décor de la célèbre scénographe allemande Susann Bieling intègre des références à l’art moderne. Le tableau blanc, élément central de la pièce, rappelle les « White Paintings » (1951) de Robert Rauschenberg, que certains historiens de l’art considèrent comme marquant la fin de la peinture.

Transposer une pièce de théâtre consacrée aux arts plastiques dans un musée peut sembler une idée intéressante, qui met en avant le caractère réflexif de l’art moderne et contemporain. Cependant, malgré les microphones, le son se perd dans l’architecture et il est difficile de suivre les dialogues. Malgré ces difficultés acoustiques, les comédiens du Schauspiel Leipzig – Christoph Müller dans le rôle de Marc, Denis Petković dans celui de Serge et Wenzel Banneyer dans celui d’Yvan – ont su convaincre par leur jeu crédible et leur interprétation hilarante et décomplexée.

Tels des intrus, Serge, médecin et amateur d’art, et Marc, ingénieur qui s’oppose par principe à l’art et à la culture contemporains, pénètrent dans le foyer sombre. Serge veut présenter à ses amis son « Antrios » tout juste acquis, qui lui a coûté plus que ce que le pauvre Yvan gagne en un an. Mais au lieu d’enthousiasme, Serge se heurte à l’incompréhension, voire au mépris de son ami Marc, qui qualifie ce tableau de 1,20 mètre sur 1,60 mètre de « merde blanche » et cherche ainsi à sauver Serge du snobisme. Tout en cherchant le capuchon de son feutre, Yvan s’approche – cet homme simple et bon enfant, ancien ouvrier dans l’industrie textile, travaillant aujourd’hui dans la papeterie de l’oncle de sa fiancée, qui souhaite simplement être un ami. Contrairement à Marc, Yvan n’a pas d’avis personnel sur le tableau blanc. Dans son besoin d’harmonie, il laisse l’art agir sur lui. La discussion entre Serge et Marc débouche finalement sur une bagarre.

En réalité, c’est un événement parallèle – le mariage d’Yvan, pour lequel Serge et Marc doivent être témoins – qui est à l’origine de leur rencontre, mais celui-ci passe carrément au second plan face à la discussion sur l’art. Dans un geste iconoclaste, les trois amis dessinent sur le tableau blanc avec le feutre d’Yvan pour sauver leur amitié ; pour finalement se rendre compte que le feutre est lavable. Le tableau blanc et ce geste restent invisibles aux yeux du spectateur tout au long de la scène.

« Savoir rire de soi-même est un don enviable », déclare Yasmina Reza. La question centrale de l’art n’est donc pas celle, évidente, de savoir ce qu’est l’art, mais ce que signifie l’amitié et ce dont l’art est capable s’il parvient à rire de lui-même. L’œuvre de Reza est une réflexion sur elle-même, car elle place au centre la question de la création artistique et de sa réception. L’autoréflexion est pourtant une caractéristique centrale de l’art moderne et contemporain ; l’autodérision, en revanche, est considérée comme une qualité qui aurait justement fait défaut à l’époque moderne et qui n’aurait fait son apparition qu’à l’époque postmoderne. Il existe pourtant une différence entre un rire condescendant et un rire sincère ; c’est pourquoi Serge et Yvan peuvent rire ensemble de l’achat de Serge, au grand dam de Marc. Mais pourquoi Marc est-il si amer ? Est-ce de la jalousie face à la joie et à la prospérité financière de son ami ? Est-ce la peur de perdre son ami, de ne plus avoir rien en commun avec lui ? Au fil de la soirée, différents aspects de l’amitié et des attentes qu’on y place sont abordés : le caractère possessif, l’arrogance, et finalement le contrôle : « Il faut toujours surveiller ses amis, sinon ils nous échappent. »

Yasmina Reza a écrit *Art*, l’une de ses pièces les plus célèbres, en 1994, après avoir été invitée à dîner chez un ami qui venait d’acheter un tableau blanc pour une somme astronomique, ce qui l’avait fait éclater de rire. « Nous sommes restés amis parce que nous avons ri. » Cet événement autobiographique lui a servi d’inspiration. *Kunst* l’a fait connaître à l’échelle internationale et a été traduite dans plus de 35 langues. Pourtant, la pièce de cette autrice, écrivaine et dramaturge française a divisé le public. Les uns considéraient que sa manière de se moquer de l’art moderne et contemporain était trop simpliste et que son texte manquait de nuances. D’autres, en revanche, saluaient l’honnêteté et la mordant de son œuvre, à la fois critique envers la société et pleine d’humour, qui reste d’actualité encore aujourd’hui.