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Scènes 6 min de lecture

Enfoncé jusqu’aux hanches dans le paillis d’écorce

« Ech sinn um Enn vom dem, wat ass », un texte de Samuel Hamen, lu par Jeanne Werner au TNL, est un spectacle de grande qualité, sans être pénible.

Article paru dans Édition mai 2024
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Peu d’auteurs luxembourgeois ont actuellement autant d’assurance que lui en matière de succès. Samuel Hamen vient de se voir décerner le très convoité Prix Servais pour son roman dystopique envoûtant *Wie die Fliegen* (diaphanes), ce qui, compte tenu des nominations et de son intrigue sophistiquée – dont le genre se situe quelque part entre *La Métamorphose* de Kafka et le roman policier de l’Anthropocène – n’était pas vraiment une surprise. En 2020 déjà, il avait reçu, en collaboration avec Marc Angel (illustrations), le Lëtzebuerger Buchpräis pour son recueil de nouvelles *Zeeechen* (Éditions Guy Binsfeld). Le conte de Noël présenté au Grand Théâtre De Geescht, intitulé *D’Mumm Séis*, est également sorti de sa plume cette saison. Samuel Hamen est par ailleurs, pour la deuxième année consécutive, auteur en résidence au TNL.

Au vu de cette vague de succès, les attentes à son égard sont élevées. L’introduction de son texte, « Je peux imaginer qu’il y ait de grandes attentes », ne doit donc pas seulement être comprise comme une déclaration d’intention, mais revêt également un caractère ambigu. Même si l’alter ego de l’auteur et un texte de fiction sont deux choses bien distinctes, aucune question n’agace autant les auteurs que celle de savoir dans quelle mesure ils se révèlent eux-mêmes dans leurs œuvres.

L’équilibre politique a toujours imprégné les textes de Hamen ; c’est aussi pour cette raison que son roman *Wie die Fliegen* était si fantastique. Il y brisait les conventions et ne se soumettait à aucun canon. Dans la lecture au TNL, on peut lire : « Je ne peux pas imaginer répondre à ces attentes, non pas parce que je veux être coquette ou anti-anti ; je ne veux pas échouer publiquement, que ce soit comme coup médiatique ou comme performance. Et je ne veux rien de méchant, de perfide ou de cynique non plus. »

« Ech sinn um Enn vom dem, wat ass » est une œuvre commandée par le TNL à cet écrivain et journaliste indépendant qui vit et travaille entre Diekirch et Heidelberg. Il s’agit d’une lecture, et non d’un monodrame. « Un monologue sur l’imagination » : tel est le sous-titre, qui fait référence à l’imagination en temps de crise, comme l’explique le programme. Le terme « crise » est d’ailleurs devenu une expression courante qui englobe aussi bien les bouleversements politiques, le virage à droite, les pandémies, le changement climatique que les guerres.

Le texte explore les possibilités qui s’offrent dans une société qui, compte tenu de sa prospérité et des attentes, des symboles de statut social et des codes qui y sont associés, nous restreint, voire nous étouffe littéralement ; mais il aborde également le potentiel du langage et de l’art pour imaginer quelque chose de nouveau et de différent.

« Peur de la redondance, lassitude et larmoiement » : voilà comment on résume en quelques mots la situation initiale du personnage.

Les textes de Samuel Hamen s’adressent certes plutôt à une classe moyenne aisée, au milieu universitaire, et risquent de rebuter par leur caractère quelque peu élitiste. D’un autre côté, il n’y a guère d’auteur au Luxembourg qui soit capable de voir aussi loin que Hamen et qui fasse preuve d’une telle maîtrise et d’une telle créativité linguistiques, tant en luxembourgeois qu’en allemand.

Au TNL, l’actrice Jeanne Werner interprète avec subtilité ce texte d’environ une heure. Sur un petit parterre rectangulaire, elle s’enfonce littéralement dans le paillis d’écorce et les copeaux de bois, symboles de l’entretien soigné du jardin d’une maison individuelle. – Une silhouette délicate qui, par la parole, refuse de suivre la voie toute tracée qui, au vu de son environnement, semble pourtant ne laisser aucune alternative. Le public est assis à des tables sur la scène, ce qui abolit la distance par rapport à l’action : nous sommes au théâtre, et pourtant pas tout à fait. Nous sommes assis sur scène et pourtant en plein cœur de la réalité luxembourgeoise.

« Je suis là », extrait de *Ce qui est* est également une réflexion sur soi, à la fois critique et ironique. C’est ainsi que le narrateur, alors adolescent, répond à la question de son oncle parrain qui lui demande où il voit son avenir, avec une vision à long terme et une attitude presque autiste et intellectuelle : « Dans le paillis d’écorce. » Le destin d’une petite famille aux conditions de vie bien ordonnées est tout tracé et apparaît au garçon comme une forme de fatalisme. Le rêve d’un noisetier dans la zone climatique tempérée du nord apparaît alors déjà comme une évasion héroïque.

L’auteur formule parfois une critique incisive du modèle de prospérité de la classe moyenne luxembourgeoise : « Beaucoup de gens paient très cher pour pouvoir s’installer dans un petit coin comme celui-ci, dans ce quartier de la ville. Ils appellent cet investissement « liberté », « art de vivre », « paradis », « tradition », « sécurité », « confort », « symbole de statut social », « bien de rêve », « garantie pour la retraite », « placement financier » ou « chez-soi ». Dans mon esprit, ces mots se sont estompés. Je les vois toujours aussi bien, leurs contours, leurs couleurs, leur profondeur ; tout est encore là. »

Outre quelques symboles un peu éculés, comme le billet Luxair ou les biscuits Oberweis, Hamen invente ses propres métaphores pour décrire cette atmosphère étouffante et rend tangible, avec ironie, à quel point la petit-bourgeoisie peut être oppressante. – Et ce, presque sans tomber dans le piège de la jalousie sociale.

Les fantasmes de vengeance, comme celui d’écraser une femme aisée comme un gros crapaud après qu’elle se soit réjouie, en jetant un œil dans la poussette, et qu’elle ait ricané en constatant que l’enfant était un garçon – car le pays aura bientôt besoin de soldats –, sont bien trop évidents. Pourtant, cette courte pièce montre clairement : « Ça ne doit pas forcément se passer comme ça ! » La voie luxembourgeoise, si sûre, n’est pas synonyme de fatalisme. Il existe des issues, des alternatives au foyer douillet avec son jardin bien entretenu, son SUV et le shopping dans des chaînes comme Max Mara dans la Groussgaass. Même si, au final, la tentation de s’envelopper dans un manteau douillet en poil de chameau est grande.

Je fais partie de ceux qui considèrent qu’il s’agit d’un texte abouti, précis et d’une grande créativité linguistique. Interprété par Jeanne Werner, ce monologue parvient à captiver le public. Pour une critique sociale incisive, il manque toutefois un peu de mordant, de radicalité et, en fin de compte, sans doute de cette colère viscérale immédiate. C’est peut-être dû au réalisme légèrement résigné de Hamen, car les alternatives sont en réalité à portée de main – et pourtant si lointaines.

Je suis à la lisière de ce qui est. Texte : Samuel Hamen. Mise en scène : Frank Hoffmann. Éclairage : Daniel Sestak, assistante : Stella Riolino. Avec : Jeanne Werner. Une production du Théâtre National du Luxembourg