Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Scènes 5 min de lecture

Fou d’un frêne à la périphérie de la ville

« Eschenliebe » impressionne avant tout par le texte théâtral très cohérent de Theresia Walser, qui soulève à la fois des questions sur des penchants étranges, notre vie professionnelle et l'avenir de notre planète

Article paru dans Édition mars 2024
Partager l'article sur

Le travail de bureau n’est souvent pas une partie de plaisir. Pour beaucoup, le quotidien ne se distingue que par des nuances d’ennui et des procédures absurdes. Il n’est guère surprenant que l’ouvrage de David Graeber Bullshit Jobs soit devenu un best-seller international. Luc Teichmann mène lui aussi une existence morne. Il travaille dans une compagnie d’assurance où, jour après jour, il examine des « dossiers de sinistres ». Et ce, dans un monde globalisé où les sinistres ne sont pratiquement plus assurables. En tant que simple « figurant d’employé de bureau » chez Metz & Co., il vend ainsi des garanties qui n’existent plus. Ses relations avec ses collègues sont marquées par la méfiance ; Walser appelle cela, par exemple, « l’impuissance urinaire dans le système concurrentiel ». Et : « Plus les sinistrés restent longtemps des sinistrés, plus ils causent de dégâts au final », peut-on lire plus loin.

Pour redorer son image, Teichmann, un employé en apparence tout à fait ordinaire, invente des histoires à partir d’anecdotes qu’il glane dans le tramway. Mais en réalité, ses pensées tournent exclusivement autour d’un frêne situé à la périphérie de la ville, qu’il surnomme tendrement « Ash » et qui est en danger pendant cette canicule estivale… Lorsqu’au cours d’une de ses escapades nocturnes, il tombe nez à nez avec son collègue Albert, vêtu d’un pantalon à pinces peu flatteur, ses mensonges risquent d’être démasqués et sa réputation est en danger.

Le monodrame de Theresia Walser, Eschenliebe, raconte de manière complexe l’amour délirant d’un homme pour un arbre. Pour le Kunstfest Weimar, la dramaturge allemande a littéralement écrit ce rôle sur mesure pour le Luxembourgeois Steve Karier. Son texte recèle également des réflexions sur le changement climatique et l’homme à l’ère de l’Anthropocène. Comparé aux textes antérieurs de Walser, tels que Wandernutten (2004) ou Ich bin wie ihr, ich liebe Äpfel (2013), Eschenliebe est bien moins provocateur ; elle y crée toutefois une nouvelle fois son propre univers absurde.

Muni uniquement de deux seaux d’eau, Karier fait son entrée sur la scène vide du Kapuzinertheater : « Voici un homme avec deux seaux… » donne le ton et structure le texte de Walser, suivi de conjectures et de chimères. Peut-on (en tant qu’homme !) échapper au quotidien en se laissant emporter par une passion délirante pour un frêne ? Dans sa pièce, Walser parvient effectivement à rendre ce scénario absurde tangible sans qu’il paraisse trop artificiel.

Teichmann se heurte partout à l’ostracisme social, et ce bien avant sa rencontre fortuite avec Albert : « Je ne savais pas que tu étais l’un d’entre eux, Luc. » Les gens se demanderont s’il avait déjà cette inclination lorsqu’il était enfant. Que cache la personnalité de Teichmann ? Est-il un pervers, un bien-pensant, un idéaliste soucieux de la protection du climat ? Teichmann lui-même redoute dès le début d’être pathologisé : « Au final, ils feront de toi un pauvre monstre marginal, […] » – « Un tricheur d’espèce », un « moqueur de l’évolution », un « phytophétichiste pervers ». Pourtant, il se considère comme un réfugié d’espèce et insiste sur le caractère exclusif de son amour.

« Je veux dire, il y a des gens qui se masturbent dans des trous creusés dans le sol, ou d’autres qui épousent la neige du Kilimandjaro ou qui veulent à tout prix avoir un enfant avec un avion à réaction ! Des fous, des névrosés, mon Dieu, des désespérés », déclarera Karier en récitant le texte burlesque de Walser, tout en racontant avec animation l’histoire d’un homme qui s’est fait expulser de Central Park à New York pour avoir « tripoté un arbre ».

Pour Luc Teichmann, ces escapades nocturnes vers son frêne ne sont en fin de compte qu’une fuite face aux contraintes de son quotidien de petit employé d’assurance dans une entreprise où il travaille depuis 23 ans : « Où que l’on regarde, rien d’autre que des sapins sombres et mélancoliques. » À présent, il pourrait conseiller les gens sur la meilleure façon de ne plus se faire remarquer. « Après toutes ces épreuves, cette éternelle terreur d’être toujours présent, jour après jour. »

Steve Karier incarne le texte avec beaucoup d’expressivité. Il séduit par son jeu d’acteur authentique et, au fil d’une bonne heure, se laisse emporter par sa passion pour le frêne : « Je suis profondément enraciné. Tout comme toi, Ash, je suis moi aussi profondément enraciné. »

Mais c’est surtout le langage poétique de Walser qui marque les esprits, par exemple lorsqu’elle écrit : « Et encore une fois, des feuilles tombent entre nos phrases. » Ou lorsqu’elle évoque des épicéas aux branches pendantes qui ressemblent à des aristocrates déchus.

Malgré l’absence d’accessoires, la metteuse en scène luxembourgeoise Daliah Kentges parvient, dans sa mise en scène, à faire ressortir les points forts et les moments forts du texte de Walser. La pièce elle-même est divertissante. Pourtant, à l’issue de cette soirée, qui vit des jeux de mots ironiques et des néologismes insolites de Walser, un sentiment de perplexité s’empare de la spectatrice : en ces temps éprouvants où l’on cherche à s’évader du monde, a-t-on besoin d’une pièce sur un homme qui tombe amoureux d’un arbre ?

« Eschenliebe » de Theresia Walser ; mise en scène : Daliah Kentges ; avec Steve Karier ; coproduction : Kunstfest Weimar ; Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ; Fundamental a.s.b.l. ; droits : Rowohlt Theaterverlag, Hambourg. Première au Luxembourg le 15 mars, au Kapuzinertheater. Aucune autre date de représentation prévue.