En apparence, Gilles mène une vie bien rangée. Ce fonctionnaire est marié, a deux enfants avec sa femme et mène une existence (petite) bourgeoise bien stable. Mais au fil des années, cette façade s’effrite. Des traumatismes non surmontés sont profondément ancrés en lui et le tourmentent.
Sur la scène du Théâtre Escher se tient un homme, véritable boule de nerfs enragée, qui respire la détresse. Gilles (Max Thommes) s’arrache les cheveux qui n’existent pas et tourne en rond comme dans une cage. N’importe quelle femme préférerait éviter de croiser ce tas de rage ambulant.
Cinq ans après *Escher Meedchen*, qui abordait la question des abus familiaux du point de vue des victimes, vient *Escher Bouf*, dans lequel l’auteure Mandy Thiery met en lumière le point de vue du frère Gilles, et donc d’un membre de la famille indirectement concerné. Dans cette deuxième partie, qui, selon le programme, s’inscrit dans la tradition du théâtre populaire, un personnage masculin – à la fois victime, mais aussi complice en quelque sorte – occupe le devant de la scène ; les séquelles à long terme apparaissent lorsque le vernis de son propre modèle de vie commence à s’effriter.
Au théâtre Escher, les spectateurs et spectatrices découvrent des intérieurs : un salon, un bureau ou une fête. Comme dans « Meedchen », le décor modulable (Peggy Wurth) de « Bouf » est une réussite, car il reflète la vie intérieure des personnages, oscillant entre un monde idyllique, l’ennui et une fête fastueuse. En regardant derrière cette façade scintillante, on devine des personnages meurtris.
Au début, Gilles se dispute violemment avec sa compagne Monique et lui reproche de penser que tout dans la vie ne tourne pas uniquement autour du sexe. – Les reproches fusent de part et d’autre. Sa femme (Rahel Jankowski) lui reproche notamment de ne chercher qu’à jouir et d’être incapable d’entretenir une relation. Cela fait des mois qu’ils n’ont pas eu de rapports sexuels. À ses yeux, une relation saine, c’est tout autre chose. Et pourtant, ce couple disparate ne semble pas du tout fait l’un pour l’autre. Le besoin de liberté de l’artiste est étouffé par Gilles, le fonctionnaire. Ou est-ce Gilles qui menace peu à peu de s’étouffer sous le poids de ses expériences d’enfance non surmontées ?
À l’inverse, Gilles et sa sœur Mona donnent l’impression de former une communauté très soudée.
Une raison de plus pour éveiller la méfiance de sa femme : « T’es un vrai connard qui traîne derrière ta sœur », lui lance-t-elle crûment. Prise entre deux feux, Diane (Clara Hertz), leur fille adolescente, se pose des questions, poussée par l’envie de profiter de la vie. Clara Hertz incarne ce rôle avec franchise, curiosité et naïveté. – Son interprétation rappelle quelque peu le personnage qu’elle a récemment incarné dans *La campagne* de Martin Crimp au Théâtre Ouvert de Luxembourg, même si cette dernière pièce est plus impressionnante.
Marc Baum incarne, d’une manière parfois grotesque mais drôle, un ami de Gilles, un coureur de jupons prétentieux qui tente de remonter le moral de son pote à coups de remarques sexistes. Une fête est organisée pour aider Gilles à se changer les idées. Elle se présente comme un bal masqué mondain, avec ses invités anonymes, dans une ambiance scintillante. C’est le point culminant de cette pièce divertissante mise en scène par Carole Lorang. La musique et la chorégraphie (Claudia Urhausen) de neuf figurants, parmi lesquels figurent également des danseurs professionnels comme Gianfranco Celestino, parviennent, l’espace de quelques minutes, à enthousiasmer le public. – Un moment bref, mais qui met de bonne humeur !
Mais Gilles lui-même semble perdu à cette fête. Il se pose des questions : « J’ai toujours respecté les règles. – Je ne suis pas normal ? » Pendant ce temps, son ami (Marc Baum), un pansement dans la poche, des bottes à imprimé léopard aux pieds, est sur le point de faire vomir la jeune Diane. « Il faut toujours avoir un plan B », ricane-t-il tandis que l’adolescente vomit.
Lorsque Diane, la fille, et Gilles, le père, se rencontrent à la fin et qu’elle est assaillie par l’idée qu’elle est peut-être le fruit d’une relation incestueuse entre frère et sœur : « Den Escher Bouf mam Escher Meedchen ? », la pièce, pourtant prometteuse en soi, s’enlise malgré cette perspective oppressante dans un divertissement superficiel et s’essouffle sans véritable conclusion. Au bout de soixante-dix minutes, le rideau tombe brusquement, et le spectateur peut lire sur une banderole qu’une troisième partie suivra.
Lorsque le portable de Gilles sonne et que l’on entend la voix de la « Meedchen » d’Escher (Brigitte Urhausen), un lien s’établit avec le premier volet, qui ferait autrement totalement défaut dans ce deuxième volet de la trilogie. Ainsi, le « Bouf » est difficilement compréhensible hors du contexte de la « Meedchen », et le désespoir agressif de Gilles semble alors nébuleux.
Alors que la performance solo de Brigitte Urhausen bouleverse et émeut la spectatrice, la mise en scène légèrement décalée de l’Escher Bouf est par moments exagérée et manque de profondeur. Les personnages ne touchent le spectateur que dans de rares moments et le laissent plutôt indifférent.