BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Scènes 7 min de lecture

Et l’ours polaire n’a pas de dents…

Nous nous sommes habitués au réchauffement climatique ; nous assistons, pour l’essentiel, avec indifférence à la disparition de la biodiversité et à la disparition des îles. Les images qui s’y rapportent, tout comme…

Article paru dans Édition juin 2024
Partager l'article sur

Nous nous sommes habitués au réchauffement climatique ; nous assistons, pour l’essentiel, avec indifférence à la disparition de la biodiversité et à la disparition des îles. Les images qui s’y rapportent, tout comme celles de bateaux surchargés, ne suscitent pratiquement plus aucune réaction. Pourtant, c’est nous qui sommes la barque qui coule, comme le sait Calle Fuhr. Il a introduit son « alphabet climatique » par une série de questions : comment raconter la crise climatique ? Comment saisir, en mots et en images, son caractère dramatique, si difficile à illustrer ?

Il y a deux ans, Elizabeth Kolbert, journaliste scientifique au New Yorker et lauréate du prix Pulitzer, a rédigé un essai qui a inspiré cette soirée : « Climate Change From A to Z ». À travers 26 termes, elle trace un vaste panorama et passe en revue toutes les histoires que nous nous racontons sur l’avenir de cette planète.

Calle Fuhr oppose désormais à l’« alphabet de la crise climatique » de Kolbert un texte qu’il a écrit spécialement pour le Kasemattentheater et qu’il intitule, dans le dépliant de la pièce, « Hyperobjet au grand galop ». Fuhr reprend ici le concept d’« hyperobjet » forgé par le philosophe Timothy Morton – celui-ci décrit des phénomènes qui imprègnent si profondément l’espace et le temps qu’ils dépassent notre capacité de compréhension.

En passant d’une situation à l’autre et d’une scène à l’autre, une vue d’ensemble de la crise climatique actuelle a vu le jour : « des miniatures théâtrales sur un monde qui se réchauffe ». En effet, la troupe, composée d’Alexander Wanat, d’Eugénie Anselin, de Laura Talenti et de Pitt Simon, parcourt à toute allure l’alphabet du climat.

La scène d’ouverture mise d’emblée sur l’émotion : dans « A comme Ahrtal », Renate et Christian se téléphonent après une dispute survenue pendant les fêtes de Noël. Christian s’inquiète des inondations de juillet 2023. Ces inondations dans la vallée de l’Ahr avaient alors coûté la vie à 135 personnes, et 17 000 personnes avaient perdu leur logement. Renate et son compagnon s’en sont sortis indemnes, mais elle évoque des personnes âgées dont la maison a été emportée par les eaux, ainsi que des cadavres.

Laura Talenti, qui suit des études d’art dramatique à l’école Ernst Busch depuis 2019, est un nouveau visage sur la petite scène de Bonneweg. Que ce soit dans le rôle de Renate ou d’une politicienne de la Ligue du Nord, elle séduit par sa forte présence scénique.

Dans « B – comme Saul, le guide de montagne », il est question du litige opposant un petit agriculteur péruvien des Andes au grand groupe RWE. Le niveau du lac glaciaire de Placacocha aurait augmenté de manière fulgurante en raison de la fonte accélérée. « Dans le litige qui nous occupe, Saul Luciano Lliuya contre RWE, le plaignant exige que le groupe énergétique RWE participe financièrement aux mesures de protection nécessaires », explique avec fermeté Eugénie Anselin, dans le rôle d’une avocate soignée. La part de RWE dans le changement climatique d’origine humaine s’élèverait à environ 0,5 %. RWE devrait donc prendre en charge cette part des coûts supportés par le plaignant.

La troupe met en scène, sur un ton satirique, des situations qui dégénèrent tantôt en ironie, tantôt en sarcasme, allant de l’invention de l’empreinte carbone aux associations de pression climatosceptiques, en passant par les (prétendues) solutions qui sont sur la table depuis des années.

Ainsi, dans « C comme CO2 », la directrice d’une agence de publicité rassemble son équipe pour redorer l’image de RWE. Il faut monter un pitch en un clin d’œil, en moins de cinq minutes !

Un collaborateur intègre suggère au client d’investir dans les énergies renouvelables, mais rejette rapidement cette option et mise sur le « D » – comme « décarbonisation ». « Notre client ne se contente pas de rejeter du dioxyde de carbone dans l’atmosphère, il le récupère également. Une économie circulaire, en quelque sorte. Nous créons notre propre marché en y injectant du CO₂, puis en le récupérant. » La demande d’un « aspirateur à CO₂ » provoque l’hilarité du public.

Mais on ne souhaite pas du tout de solutions sérieuses. « Nous n’avons pas à préserver notre société de l’effondrement. Nous devons veiller à ce qu’il ne semble plus que notre client soit responsable », insiste la directrice auprès de son équipe. Et on passe de E – comme Exxon – à F – comme « lobby des énergies fossiles » – puis à G – comme « greenwashing ». La chanson « Im Zweifel für den Zweifel » de Tocotronic marque le passage à l’acte suivant.

À la lettre H, comme « espoir », les comédiens et comédiennes miment une scène du 21e Congrès mondial sur le climat à Paris. Le sommet sur le climat et l’accord qui en a résulté ont marqué un tournant historique, ont déclaré les responsables politiques : « Nous écrivons ainsi une page d’histoire », a proclamé François Hollande d’un ton solennel.

Mais dès le chapitre suivant, intitulé « I comme Ignorance », on entend des voix issues du Parlement européen, celles de représentant·e·s de la Ligue du Nord ou de Sylvia Limmer (AFD), qui minimisent le changement climatique et rejettent le Green New Deal.

Dans le troisième acte, au chapitre « M comme Médias », une réunion de rédaction est mise en scène. Quatre journalistes débordés sont assis autour d’une table ; on fume et on réfléchit aux gros titres. Ils parcourent les journaux et lisent à haute voix les titres à sensation : « Les ours polaires. Leur milieu de vie fond » ou « Y a-t-il encore de l’espoir pour les ours polaires ? ». Jusqu’à ce que le journaliste David fasse remarquer : « Réfléchissez un peu : quand est-ce qu’il y a eu un titre sur le climat qui nous ait vraiment marqués ? Du genre Al Gore, quoi ? »

Un gargouillement étrange provenant de l’off attire l’attention des spectateurs et spectatrices : « Nous entendons en ce moment une langue du glacier islandais ! » Peut-être que la crise climatique sonne-t-elle ainsi ?

Pour finir, dans la section Q – comme « reconversion professionnelle » –, la scène où apparaissent des espèces envahissantes. Pitt Simon incarne une gigantesque méduse d’eau douce, Eugénie Anselin un scolyte et Laura Talenti un moustique tigre. « Faites ce que vous voulez. Inventez de nouveaux pesticides », lance à un moment donné le moustique tigre, d’un ton résigné.

Sous la rubrique « V comme Visual Utopias », un spot publicitaire du Mouvement Écoloqique est diffusé : il présente la transformation et la végétalisation d’une place à Esch-sur-Alzette, conçues avec style par une agence de publicité.

Le point culminant de la satire se trouve finalement sous la lettre X, comme « xénophobie » : une scène dans laquelle Giorgia Meloni demande l’asile au Luxembourg, où on lui renvoie ses propres propos xénophobes et où les autorités la renvoient bredouille : « Désolé, Mlle Melone, nous n’avons pas de place pour vous ! »

Ces 26 miniatures théâtrales sont écrites avec créativité, divertissantes et bien interprétées sur scène. La troupe parcourt à toute allure l’ABC du climat et jette un regard ironique sur les discours, parfois éculés, des idéalistes du climat comme de leurs adversaires, sans épargner pratiquement aucun cliché. C’est amusant, mais parfois un peu facile, car cela flatte la sensibilité d’un public de gauche : le sentiment collectif d’injustice face au changement climatique permet de se sentir moralement supérieur tout en riant de bon cœur.

Alphabet. 26 miniatures théâtrales pour un monde
qui se réchauffe. Texte, mise en scène et scénographie : Calle
Fuhr. Dramaturgie et collaboration au texte : Matthias
Seier ; costumes : Michèle Tonteling ; assistante à la mise en scène :
Sarah Goeres ; costumes : Michèle Tonteling ;
Lumières et technique : Pascal Klein