Eichmann raconte les souvenirs fictifs d’un homme qui prétend ne pas se souvenir de ses atrocités. La pièce de théâtre de Serge Wolfperger et Gilles Guelblum (une production du Théâtre national du Luxembourg) retrace les dernières heures de la vie de l’Obersturmbannführer SS et l’un des « architectes » de la « solution finale », Adolf Eichmann. Dans sa cellule à Jérusalem, l’homme accusé de 15 chefs d’accusation pour crimes de guerre, crimes contre le peuple juif et crimes contre l’humanité attend son procès-spectacle, qui se déroule principalement en hébreu avec une traduction en allemand. La pièce alterne elle aussi entre deux langues : l’allemand et le français. À travers cette fiction bilingue, s’inspirant d’événements historiques, les auteurs créent un hommage à un homme qui, lors de ses interrogatoires, affirmait souvent ne plus se souvenir, manquer d’inspiration ou ne pas savoir par où commencer. Un souvenir qui retrace les différentes étapes de sa carrière et nous le révèle en tant qu’être humain. Un être humain qui allait marquer à jamais la notion de « banalité du mal ». L’histoire fait irruption dans la salle, brisant non seulement le quatrième mur, mais aussi, semble-t-il, le temps et l’espace. C’est une pièce qui s’adresse directement au spectateur et l’exhorte à ne pas commettre la même erreur que le protagoniste, à ne pas détourner le regard.
Hannah Arendt avait été envoyée à Jérusalem par le New Yorker pour couvrir le procès. En 1963, son ouvrage critique *Eichmann à Jérusalem* a été publié. En entrant dans la salle, c’est elle que le spectateur aperçoit en premier. Elle est assise au piano, sur lequel se trouve un plateau avec une bouteille de vin rouge et deux verres. C’est elle qui, aux côtés des spectateurs, des journalistes, des survivants, des écrivains et des curieux, va observer le déroulement des événements. Tantôt elle fume en silence, tantôt elle commente. Elle pose des questions aux spectateurs et à Adolf Eichmann : des questions sur la capacité de réflexion et de jugement de l’être humain, sur la culpabilité, sur le bien et le mal. Le procès s’ouvre le 11 avril 1961.
Eichmann est assis dans sa cellule, attendant son verdict, rédigeant des « aveux » destinés à le présenter sous un jour plus favorable – ou, comme il dirait sans doute, sous son vrai jour – aux yeux de ses enfants et de ses descendants. Il se souvient : le 12 novembre 1938, les mesures visant à exclure les Juifs de la vie économique allemande ont été proclamées à Vienne. Celles-ci comprenaient l’interdiction de fréquenter les salons de coiffure, les cinémas et les théâtres, de conduire une voiture, d’enseigner, ainsi que l’accès aux bibliothèques, aux manifestations culturelles et aux expositions. S’ensuivirent la persécution et l’humiliation des Juifs, leur déportation et l’incendie des synagogues. Il se souvient également des entretiens qu’il a eus à Buenos Aires avec l’ancien journaliste nazi Willem Sassen. Des entretiens qui révélaient qu’il considérait sa mission, consistant à exterminer 10,3 millions de Juifs, comme inachevée, et qu’il regrettait de ne pas l’avoir menée à bien. Pourtant, il détournait le regard lorsqu’il voyait le fossé près de Minsk, débordant de cadavres, ou celui d’Auschwitz, long de 180 mètres. Le procès de Grynzspan, la visite à Theresienstadt, les discussions sur la « solution finale » lors des exercices matinaux avec Rudolf Höss et, avant tout, la conférence de Wannsee constituent d’autres moments marquants de sa mémoire. C’est lors de la conférence de Wannsee, où Eichmann tenait le procès-verbal, que l’assassinat de 11 millions de Juifs européens fut décidé de sang-froid et de manière bureaucratique, puis planifié dans les moindres détails.
« Non coupable au sens de l’accusation », telle est la réponse définitive d’Eichmann à la question de sa culpabilité. Il considérait que sa seule faute résidait dans son obéissance. Il avait reçu et transmis des ordres de déportation et d’exécution, ni plus ni moins. C’était un homme comme les autres, avec une femme, des enfants et une maîtresse. Il aimait le rôti de porc et, au fond de son cœur, aspirait à la paix. Il avait bel et bien des émotions, ce n’était pas un psychopathe, peut-être pas non plus un monstre, et pourtant, même s’il n’a jamais eu à tuer personne de ses propres mains, sa complicité a entraîné la mort de 6 millions de personnes, et la grâce pour laquelle il priait ne devait pas lui être accordée. Le 1er juin 1962, Eichmann fut pendu. Ce fut la première et dernière fois que la peine de mort fut appliquée en Israël.
La scénographie de Christian Klein, caractérisée par de solides poutres métalliques et mise en valeur par un éclairage spectaculaire, évoque la situation derrière les barreaux et le dialogue entre le bien et le mal. Accompagnés par la bande-son savamment orchestrée par Yann Priest, Marc Baum, Konstantin Rommelfangen et Timo Wagner incarnent le mal à travers leur excellente interprétation, sans pour autant le réduire à un stéréotype. Cette pièce variée, mêlant avec brio des éléments humoristiques et exagérés – comme un Göring au volant d’une petite voiture – à un sérieux amer qui met en lumière l’actualité, voire l’urgence du sujet, est d’une qualité saisissante. Car cela fait encore moins de 100 ans que ces atrocités ont été commises, des atrocités que l’Europe unie ne peut pas oublier et ne devrait jamais oublier.