Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Scènes 5 min de lecture

Dans le tourbillon sonore des voix d’un jour

Avec *Je ne peux pas empêcher mon cerveau de voir ces images*, la Compagnie du Grand Boube crée un collage sonore sensuel et fait resurgir de manière non conventionnelle des images de la Seconde Guerre mondiale. Une expérience audacieuse sur la scène du CapE

Article paru dans Édition avril 2022
Partager l'article sur

*Echolot* de Walter Kempowski est une « grande histoire allemande ». La pièce *Je ne peux pas interdire à mon cerveau de voir ces images* s’inspire de ce recueil de textes de l’écrivain, qui, dans sa série de dix livres, a dépeint la simultanéité et la diversité des expériences humaines vécues pendant la Seconde Guerre mondiale sous la forme d’un « journal collectif » – c’est ainsi que la Compagnie du Grand Boube évoque, à travers le texte et la musique, le destin de chaque individu.

Dans *Echolot*, Kempowski présente des notes et des photos classées par ordre chronologique et sans commentaire – une approche qui a également suscité des critiques. Le critique littéraire Marcel Reich-Ranicki a par exemple déclaré qu’il ne commenterait pas des annuaires téléphoniques. Les témoignages des auteurs des crimes sont mis en parallèle avec ceux des victimes : des extraits de journaux intimes, de lettres et de mémoires autobiographiques de personnalités telles qu’Ernst Jünger et de dirigeants politiques du régime nazi côtoient ceux de personnes inconnues, qu’il s’agisse de soldats, de persécutés ou d’assassinés. Kempowski lui-même était à l’époque membre des Jeunesses hitlériennes ; sa « résistance » consistait à danser le swing.

Kempowski avait en tête un collage qui, selon ses propres dires, s’apparentait à ce que le sociologue Walter Benjamin avait en tête avec ses « Passages de Paris » inachevés (1927-1940). Il a ainsi repris la maxime de Benjamin : « Méthode de ce travail : montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. »

« Notre projet de théâtre musical envoie des signaux, produit des sons, déploie une composition qui tente d’explorer les espaces de la perception humaine dans lesquels nous entraînent les innombrables textes rédigés simultanément, c’est-à-dire en une seule journée – le 30 janvier 1943 –, mais à des endroits différents – par exemple en Allemagne, en Ukraine, aux États-Unis, en Pologne », explique la Compagnie du Grand Boube pour décrire son projet. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est « l’instabilité et la fragilité de la mémoire, et non l’historiographie cohérente et fondée sur des faits ». L’art scénique endosse ici le rôle de la collectivité qui relie entre eux ces nombreux destins individuels, explique Mani Muller, qui a mis en scène la pièce au CapE d’Ettelbruck.

Le décor semble à la fois hétéroclite et soigneusement pensé : un immense piano à queue noir, une table de mixage, des bols chantants en cuivre suspendus au plafond. Ce désordre apparent – une armoire, une radio à valise d’une autre époque, un vieux projecteur de diapositives, des fossiles d’un animal – rappelle en même temps le collectionneur Kempowski.

Des noms et des citations sont projetés sur l’écran à l’aide d’un rétroprojecteur. Au milieu de bruits parasites et de sons éclectiques (notamment de Timo Hein), Renelde Pierlot et Franz L. Klee, vêtus de combinaisons de camouflage beiges, avancent péniblement comme des Martiens à travers ce méli-mélo et lisent des lettres à travers des mégaphones en cuivre ; entre-temps, une vieille radio-mallette placée au centre de la scène diffuse, dans un grésillement, des fragments de discours de dirigeants nazis en pleine agitation ; la voix tirée d’un discours d’Hermann Göring est mise en opposition avec celle de la socialiste Käthe Kollwitz.

On lit la lettre d’un soldat de Stalingrad. Pierlot lit d’une voix rauque, brisée, et parfois hésitante : « Plus tard, quand tout sera fini, je te raconterai tout. » Puis un saut abrupt : cimetière juif de Berlin-Weißensee (le 30 janvier 1943). Un médecin a constaté que la cause du décès était une « intoxication au gaz ».

Enfin, on lit les programmes des théâtres : un véritable reflet de l’époque ! Pierlot se réfugie sous une couverture en feutre à l’annonce de l’alerte aérienne.

Cette impressionnante performance sonore, composée de sons discordants, accompagne les images d’horreur de la Seconde Guerre mondiale montrant des partisans en Biélorussie assassinés en pleine rue ; des cadavres de chevaux ; une femme et son enfant transpercés par une baïonnette, des maisons incendiées par des fascistes… des personnes décapitées à la hache ; le cadavre nu d’un jeune homme brûlé jusqu’à en prendre une couleur bleu-noir. Franklin D. Roosevelt s’exprime à la radio et déclare que l’anéantissement de l’armée allemande est la seule voie vers la paix.

Entre les deux, des bruits de sciage et de grattement provenant de tôles de cuivre suspendues et de gigantesques cloches de vache, ainsi que des notes de piano de Franz L. Klee. La citation d’un poème de Paul Valéry, selon lequel toutes les valeurs sont faussées, s’avère étonnamment d’actualité dans le contexte d’une montée en puissance de la droite en France, tout comme les images évoquées de la guerre d’extermination sur le front de l’Est semblent d’une grande actualité aujourd’hui.

On cite Gerhart Hauptmann tandis que des miniatures prennent vie sur scène : lorsqu’on évoque les premiers enfants réfugiés arrivés en Italie, on utilise une mallette de poupées avec des accessoires pour jouer. Et encore : le cimetière juif de Weißensee – souvenirs de Juifs assassinés. Enfin, un extrait du journal d’Anne Frank : « Chère Kitty… » – Amsterdam, janvier 1943. Déportation d’une personne juive vers l’Est. Des chiffres et des nombres fusent : « 518 enfants juifs dans les chambres à gaz ! – De combien d’âmes est-ce que je parle ? »

Même si cette juxtaposition sans commentaire suscite un certain malaise, la mise en scène de Mani Muller est esthétiquement imaginative, sereine – et tire finalement parti de ce malaise. Loin de la symbolique nazie simpliste, souvent galvaudée – surtout ces derniers temps – sur les scènes luxembourgeoises et au cinéma, qui laisse peu de place à la réflexion, la compagnie Grand Boube ose une approche différente. Les textes et les voix apparaissent d’une actualité effrayante dans cette représentation sonore éclectique.

Je ne peux pas interdire à mon cerveau de voir ces images ; création de la Compagnie du Grand Boube. D’après *Das Echolot* de Walter Kempowski. Mise en scène et dramaturgie : Mani Muller ; composition, conception sonore et art sonore : Franz L. Klee, Timo Hein ; scénographie et costumes : Peggy Wurth ; éclairage : André Sarret. Avec : Renelde Pierlot ; Franz L. Klee et Timo Hein, ainsi que les voix de Leila Lallali et Nora König