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Scènes 5 min de lecture

Combien y avait-il de vaches ?

Avec « BAL : Pride and Disappointment », Lewis Holt et Simone Mousset caricaturent le « nation branding ». À l'aide d'une poignée de vaches en plastique, de mini-arbres et de leur imagination, ils improvisent un commentaire sur la construction de l'identité collective.

Article paru dans Édition juillet 2021
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Prenons deux habitants du Luxembourg, n’importe lesquels. Ce sont des agriculteurs. Appelons-les Jeff et Joséphine. Ils sont déçus : lors du comptage annuel des vaches, ils ont constaté qu’à cause d’une tempête, il ne leur restait plus que quatre vaches. Mais heureusement, les miracles existent. Les vaches se sont à nouveau reproduites… Anna, Fritz, Ben.

On se retrouve en pleine compagnie de Luxembourgeois excentriques dans la pièce de Simone Moussets et Lewy Holt, « BAL : Pride and Disappointment ». La première a eu lieu la semaine dernière à l’Escher Theater. Devant un décor de papier peint orné de chevaux, les deux artistes, vêtus de pantalons en velours côtelé marron et de t-shirts amples, montent sur la petite scène et relancent le débat. Quel était déjà l’élément clé de BAL ? La fierté comme conséquence du désespoir et de la paresse ! Ce soir-là, ils racontent une fable, mêlant récit, danse et sons – les effets sonores ne sont pas de simples accessoires.

Puis un incident s’est produit : le lait était contaminé. Que faire maintenant ? Les deux danseurs reviennent sur scène et rient aux larmes, chacun à sa manière, jusqu’à ce que le rire se transforme en sanglots et qu’ils s’éloignent à petits pas dans des directions différentes. Ils reviennent avec des mini-arbres qu’ils replantent et disposent un peu partout sur la scène : un pays miniature.

Cette performance sensorielle d’une heure montre qu’il suffit de peu de moyens pour raconter une histoire. Le décor minimaliste est construit à l’aide de petites figurines, puis détruit en un clin d’œil. Une vache s’effondre dans un cri, le son d’une cloche retentit et, dans un halètement, des arbres sont déplacés. Une violente tempête emporte les vaches à un moment donné. Il n’en reste qu’une : Mood.

Jeff – ou était-ce Jos ? – et Josefine adoraient compter leurs vaches. Ils adoraient inventer des choses pour leur ferme. Ils donnaient aussi des noms à leurs arbres : Fritz, Franz, Antoinette…

Les deux danseurs sautillent joyeusement autour des arbres, tandis que les noms s’entremêlent à la table de mixage : Peter, Priscilla, Esmeralda. Mais leur forêt, elle aussi, est détruite par une tempête. Aucune racine ne dure éternellement. Heureusement, les miracles existent. Et Jeff et Josefine adoraient ces miracles !

L’opposition entre fierté et déception s’estompe peu à peu, et l’impression s’impose : au fond, il s’agit des deux faces d’une même médaille, qui dépendent du hasard. Comme au football, où ce sont ceux dont l’équipe marque des buts qui suscitent la fierté nationale. Après une ou plusieurs défaites, le drapeau qui flottait sur le balcon est enroulé, dans un sentiment de déception.

Josefine et Jeff devaient également reconstruire la forêt. Qu’est-ce que la forêt, après tout ? Quelques arbres. Mais : s’agissait-il de légers vents latéraux ou de tempêtes ? Y avait-il quatre ou cinq vaches qui ont survécu ? Tout dépend du point de vue. Les danseurs changent de côté et entament une chorégraphie pleine d’élan – avec le balancement synchronisé en forme de colombe comme moment reconnaissable. Ils se balancent au gré du vent jusqu’à ce qu’une joyeuse fanfare retentisse ; pleins d’entrain, ils titubent dans la tempête et, en dansant, bravent les tempêtes et les adversités…

À un moment donné, la façade représentant des chevaux est déployée ; les deux personnages s’affalent sur des chaises aux abords de la scène et reconstituent leurs souvenirs par bribes. Josefine demande à Jeff ce dont il se souvient du 21 mai. « C’était le jour où l’on devait compter les vaches, mais la petite vache avait disparu », se souvient Jeff. « Comme elle n’était pas là, on ne savait pas par où commencer… Elle s’était cachée dans la bouche d’un cheval. » Que te rappelles-tu de la tempête ? « Cette tempête était si violente qu’on ne pouvait pas l’ignorer », explique Jeff. À l’époque, il s’était dit : « Ça pourrait être la fin. » Quelle est la version officielle ? Y avait-il 59 ou 60 chevaux ? Une dispute éclate. Quelque chose a changé, ou est-ce simplement les gens qui ont changé ?

À la fin, Jeff et Josefine reviennent à leurs racines, auprès de leurs vaches et de leurs chevaux, et s’accordent au moins sur le fait qu’il est important qu’il y ait une version de l’histoire, quelle qu’elle soit. La scène est plongée dans la lumière violette, et Joséphine et Jeff chantent les louanges des vaches et des chevaux, puis miment une nouvelle fois la danse des pigeons.

BAL : Pride and Disappointment s’inscrit dans la continuité du faux documentaire sur le ballet BAL (2017), dans lequel Simone Mousset, en collaboration avec Elisabeth Schilling, racontait l’histoire de pionnières qui ont révolutionné la danse au Luxembourg au siècle dernier. Ce soir-là, Holt et Mousset racontent une fable universelle qui aurait pu se dérouler ainsi ou autrement. Même si à aucun moment une critique explicite du « nation branding » n’est formulée, des questions se posent à la spectatrice : Le fait qu’il y ait eu 59 ou 60 chevaux a-t-il une importance pour l’identité d’une nation ? Qu’est-ce qui nous unit au fond, l’histoire des vaches et des chevaux ? Le souvenir flou est-il une garantie, et si oui, pour quel récit ?