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Scènes 5 min de lecture

Chromosome XX 2022 : une exploration

Théâtre

Article paru dans Édition décembre 2022
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« Va te faire foutre » : c’est par ces mots sans équivoque que Grace, l’actrice vêtue de manière décontractée, réagit au cours de la deuxième audition à la demande du metteur en scène qui lui demande d’ajouter une « touche sexy » à l’adoration qu’elle voue à son mari fictif. Au début de la soirée théâtrale, elle s’était encore présentée devant le jury de casting, totalement soumise et déstabilisée, vêtue d’une robe de mariée et tenant un bouquet de roses. Entre le prologue et l’épilogue s’ouvrent les abîmes d’une image de la femme archaïque, dépassée et parfois pervertie, à laquelle le personnage principal a été confronté et qu’elle a dû affronter.

Cela aurait pu être plus long, mais comme on le sait, c’est dans la concision que réside tout l’intérêt. En tout cas, cette expression éculée s’applique parfaitement au spectacle solo « Lovefool », court et divertissant, de la metteuse en scène et comédienne d’origine lituanienne Gintare Parulyte. Il offre à l’actrice croato-américaine Kristin Winters, dans le rôle de Grace, l’occasion de retracer en moins d’une heure la biographie de son alter ego à travers une série de flashbacks. Le viol commis par son père s’inscrit dans le marécage de l’alcoolisme et de l’abnégation, l’humiliation lors d’un rapport rapide matinal avec un musicien qui exploite l’actrice tant sur le plan émotionnel que financier, les automutilations répétées au même endroit pour étouffer les souffrances de toute une vie. Le seul qui lui accorde encore de l’attention est son psy, réduit à une voix paternelle qui intervient régulièrement. Ses méthodes farfelues restent aussi douteuses qu’inefficaces.

Cela semble être un sujet tragique. Quoi qu’il en soit, la gravité du thème est renforcée sur le plan formel par des images d’archives du bon vieux temps et des témoignages. Dans ces témoignages, des femmes portent un jugement sur leurs pères : dans leurs souvenirs, l’alcoolisme, les abus et l’égoïsme ont été les moteurs d’une relation père-fille ratée.
Parulyte parvient toutefois à

h de trouver dans le texte une touche de légèreté, d’humour et de dynamisme pour la soirée. L’un des moments forts est l’extrait diffusé au début, tiré d’une série éducative américaine des années 80 destinée aux jeunes filles, dont le puritanisme religieux fait rire le public. Après tout, la sexualité humaine, du rêve érotique au long, très long baiser, jusqu’à l’éjaculation qui s’aventure dans le corps féminin, serait bénie par Dieu en personne. Ce qui semble aujourd’hui dépassé continue pourtant de façonner l’opinion publique dans certaines régions. Les enregistrements audio d’enfants germanophones, luxembourgeois et anglophones décrivant leur idée d’une « bonne femme » constituent un autre temps fort : elle serait toujours gentille, aimerait jouer avec les enfants et dirait toujours « oui » à tout. Et, sans surprise, elle a les cheveux longs. Des scènes de ce genre poussent l’intrigue jusqu’au grotesque.

Les débats autour des questions de genre sont souvent soupçonnés d’être dépourvus d’humour. Grâce à ses mimiques subtiles et à sa fraîcheur rhétorique, Kristin Winters parvient, sur de longues portions du spectacle, à insuffler à *Lovefool*, malgré tout son sérieux, une touche hilarante, sans pour autant que le rire ne reste coincé dans la gorge.

Dans le cadre d’un sujet extrêmement politisé, Parulyte offre au public présent trois façons différentes de prendre part au débat. D’une part, Winters, dans son rôle d’actrice, s’adresse presque constamment aux spectateurs, brisant ainsi le quatrième mur. Par ailleurs, certaines de ces réactions mimiques exagérées doivent être comprises comme un moyen de communication visant à détendre l’atmosphère avec les personnes présentes.

De plus, elle brandit devant la foule des feuilles de dessin au format A2 remplies d’écritures manuscrites afin de documenter son parcours biographique et d’utiliser un moyen supplémentaire pour créer un effet de distanciation. On peut toutefois objecter que, en raison de la configuration plate de l’espace réservé au public, ces inscriptions sont en grande partie masquées par les spectateurs situés au premier rang et restent donc illisibles.

Dans une dernière étape interactive, Winters s’approche du premier rang et s’adresse au public en lui posant des questions personnelles. Il demande aux spectateurs de lever la main s’ils ont déjà eu peur de leur propre père. Il faut répondre si l’on a déjà eu des pensées suicidaires. Il s’agit de montrer qui connaît au moins une personne dans ce cas. Parulyte invite le spectateur à se confronter à ses propres opinions et expériences intimes, que certains ne demanderaient qu’à balayer sous le tapis.

« En rentrant de mes réunions des AA, j’ai acheté des piles AA pour remplacer celles de mon gode. Je déteste quand les choses ne marchent pas » : malgré toute cette tristesse, la troupe du Théâtre National du Luxembourg laisse le public repartir dans la nuit avec un sentiment de légèreté. La soliste, d’une humeur exquise, apporte à ce collage multimédia une touche pétillante et décontractée.

« Lovefool » de Gintare Parulyte ; une production du TNL ; mise en scène de Gintare Parulyte ; avec Kristin Winters. Autres représentations les 7 et 8 décembre