Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Scènes 4 min de lecture

Un chariot élévateur s’élève vers le ciel

Théâtre

Article paru dans Édition janvier 2026
Partager l'article sur

Boum ! Dans un fracas assourdissant, de longues planches de bois s’abattent sur la scène vide. À l’entrée de la grande salle de la Haus der Berliner Festspiele, on pouvait lire avant l’ouverture des portes : « Lors de la représentation de Tanzende Idioten, il y aura un dégagement temporaire de poussière ainsi qu’un effet sonore unique et très fort au début de la pièce. » Et les voilà qui tombent : deux fois trois piles de planches. Et un poisson mort, soigneusement emballé dans du papier journal.

Entrée du chat. D’un pas feutré, la tête haute et le regard effronté, l’animal se fraye un chemin sur les planches jusqu’au premier rang, repère le poisson et le dévore avec délectation, en mâchant lentement, d’un air satisfait ; on croit presque l’entendre ronronner. La salle comble éclate de rire. Sebastian Blomberg prend son temps, savoure la pièce ; son chat Apollo est pour le moins capricieux. Dans d’autres mises en scène de Thorsten Lensing, il a déjà incarné un oiseau en train de se noyer (Unendlicher Spaß) ou une tortue très âgée (Verrückt nach Trost). André Jung a incarné un chien impressionnant ou un grand singe paresseux ; Ursina Lardi, un calmar intelligent et vif.

Tous les deux ou trois ans, les mises en scène de Thorsten Lensing, avec un nouveau chapitre inattendu, ne font que raconter l’histoire sans fin de l’absurdité de notre existence, qui se termine inévitablement par la mort. Une fois encore, Gordian Blumenthal et Ramun Capaul divisent la scène en deux parties dans le sens de la largeur, cette fois à l’aide d’une cloison en planches qui est construite au cours de la pièce. Une fois encore, ce sont un animal et son flegme qui opposent, en contrepoint, une certaine légèreté à la mélancolie de l’homme.

Goldie (Ursina Lardi interprète ce rôle avec un mélange de force, d’humour, de colère et de désespoir) est atteinte d’une maladie incurable. Ses jambes ne la portent plus depuis longtemps ; son chat Apollo s’en sert de canapé et se blottit contre elle. Mais Thorsten Lensing évite le pathos et le kitsch, il ne la montre pas souffrante dans un fauteuil roulant. Son moyen de transport, c’est un chariot élévateur sans conducteur ! Un assistant la fait monter haut dans le ciel, vers la lumière, car « avec la lumière du soleil sur le visage, on a tous l’air heureux ! » Il en résulte de merveilleuses scènes à la Buster Keaton, empreintes de cet humour pince-sans-rire qui caractérise l’univers de Lensing. Goldie sait que sa mort approche, mais elle n’abandonne pas : elle veut faire réaménager tout son appartement une dernière fois ; dans l’odeur du bois frais et le bruit des marteaux, elle rêve d’une autre vie.

Son père Tony (André Jung, étonnamment méchant) est de passage avec son camping-car électrique et souhaite le recharger chez Goldie. Mais pendant ce temps-là, il ne s’intéresse pas à elle, mais à sa nouvelle petite amie, Vivian Phoenix (Karin Neuhäuser, nouvelle venue dans la troupe officieuse de Lensing). Tous deux ont déjà survécu à plusieurs partenaires, sont fraîchement amoureux et égocentriques comme des adolescents.

Les personnages de la nouvelle pièce de Thorsten Lensing, *Tanzende Idioten*, sont tirés de l’œuvre de Denis Johnson (États-Unis, 1949-2017) ; la philosophie de vie qui la sous-tend pourrait toutefois être celle de Nietzsche : « Est libre celui qui sait danser enchaîné. » Car ici aussi, les personnages s’amusent comme des fous. Tony et Vivian apprennent à faire du kayak en synchronisation dans le salon de la fille en phase terminale et se racontent leurs vies passées (pour autant qu’ils s’en souviennent) ; tous ensemble, ils transpirent dans un sauna bien trop exigu, ce qui donne lieu à un rituel de danse extatique.

Le moment le plus drôle reste toutefois l’échec de l’alunissage : Goldie est fan de la NASA, comme le suggère le nom du chat. Dans une digression – « la mort [les] tutoie déjà » –, Goldie et Sebastian Blomberg rejouent fidèlement, dans le rôle de Neil Armstrong, l’une des missions Apollo. C’était Apollo 12, en novembre 1969 ; Eric M. Jones a transcrit le déroulement exact de toutes les missions à partir des enregistrements originaux – et c’est à mourir de rire. Car la caméra de télévision ne fonctionne pas : l’un des astronautes l’avait orientée vers le soleil. « Maintenant, je suis sur la Lune et personne ne me voit », s’indigne Goldie. La meilleure réplique à l’ère de la folie des selfies.

« Tanzende Idioten » de Thorsten Lensing, avec des textes de Denis Johnson et des citations originales issues des missions Apollo de la NASA vers la Lune ; mise en scène : Gordian Blumenthal et Ramun Capaul ; dramaturgie : Dan Kolber et Thierry Mousset ; avec : Sebastian Blomberg, Ursina Lardi, Karin Neuhäuser, André Jung, Willi Kellers et Benjamin Eggers-Domsky ; une coproduction des Théâtres de la Ville de Luxembourg, où la pièce sera à l’affiche la saison prochaine.