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Scènes 5 min de lecture

Aux yeux de tous : Carmen, une affaire judiciaire troublante

La pièce *The Carmen Case* oscille entre une étude sociale perspicace, un procès obscur et une évocation musicale saisissante de l'opéra de Bizet.

Article paru dans Édition janvier 2024
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Les pièces de théâtre contemporaines accompagnées de projections vidéo comportent le risque de dénaturer l’œuvre historique d’origine par le biais d’effets spéciaux. Une réinterprétation de l’opéra *Carmen* de Bizet, vieux de 150 ans et joué à l’envi partout, semble donc particulièrement audacieuse. Pourtant, dès sa création, cet opéra constituait déjà une rupture révolutionnaire avec le genre lyrique.

Heureusement, Alexandra Lacroix ne mise pas du tout sur une énième réinterprétation. Dans sa création *The Carmen Case*, qui a été créée début mai 2023 au Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP), elle met en scène ce classique sous la forme d’un procès, tandis que la compositrice Diana Soh s’inspire résolument de l’opéra de Bizet.

Lacroix et Soh souhaitent ainsi mettre en lumière d’autres possibilités quant au destin de Carmen et montrer que le sort qui lui a été réservé, interprété de manière fataliste, n’aurait nullement dû être aussi inéluctable qu’il a toujours été dépeint.

À l’arrière-plan de la petite scène du Grand Théâtre, un écran omniprésent a été installé, sur lequel est diffusée au début une émission-débat consacrée à la violence faite aux femmes. Parmi les invités masculins interrogés sur scène, aucun ne souhaite être associé à ces incidents ; au contraire, ils se sentent incompris et se considèrent comme des victimes de la justice.

Tout cela a été précédé par un crime d’honneur commis à l’encontre d’une femme. L’ancien compagnon de Carmen, José, a déjà avoué les faits, mais l’opinion publique nourrit toujours des doutes et réclame une audience. L’affaire se transforme ainsi en un véritable spectacle médiatique, où chacun exprime son opinion et où l’affaire est débattue devant les tribunaux.

Dans la mise en scène de Lacroix, l’opéra *Carmen* de Bizet est en quelque sorte revisité à l’envers. Le procès s’ouvre, la scène s’est transformée en salle d’audience ; les personnages se détachent bien visuellement sur le fond de bois clair. Anne-Lise Polchlopek n’incarne pas Carmen dans une robe de flamenco rouge foncé, mais dans une robe violette : une femme de grande taille qui se détache avec une élégance particulière devant le décor en bois.

Dans une vitrine transparente, visible par tous et de presque tous les côtés, l’accusé Don José déclare d’emblée avec désinvolture : « Je l’aime, c’est moi qui l’ai tuée. »

La transparence est un procédé stylistique. Elle incite ainsi le public, dès le début, à prendre position. Deux niveaux temporels interagissent et s’entremêlent : le procès lui-même et la reconstitution des étapes qui ont conduit au meurtre de Carmen.

Sur scène, les neuf comédiens et comédiennes changent de rôle après avoir été littéralement projetés dans la salle d’audience par une grande porte battante. L’arme du crime, le couteau, apparaît à l’écran, scellée dans un sac en plastique.

Les personnages se font face : la première témoin, Micaëla, apparaît dans une robe de mariée blanche ; de l’autre côté se trouvent les amies de Carmen, Frasquita et Mercédès, ainsi que son dernier amant (rejeté), le toréador Escamillo.

Les expertes déroulent un rouleau de papier d’un mètre de long contenant des rapports psychanalytiques : une image forte. On entend dire que Don José a toujours été un bon chrétien et un citoyen intègre, et que c’est elle qui a dû lui jeter un sort. Dans le peuple, Carmen est considérée comme une traînée.

Dans *The Carmen Case*, on accorde autant d’attention aux propos du public qu’à la partition. L’interprétation musicale est originale et captivante. Elle s’avère être l’accompagnement idéal de l’action : contemporaine tout en restant fidèle à l’œuvre. C’est l’ensemble luxembourgeois de haut niveau United Instruments of Lucilin, dirigé par Lucie Leguay, qui en assure l’interprétation.

José, le possessif, apparaît à l’écran sous les traits d’un révolutionnaire barbu (rêveur et pathétique, les larmes aux yeux), toujours avide de Carmen et se languissant d’elle. Il ne comprend toujours pas son « non ».

Lacroix trouve toute une série d’images évocatrices : Carmen coincée entre deux blocs de bois qui menacent de l’écraser, ou encore José et Escamillo jouant aux échecs – qui va gagner ? L’idée de faire incarner le coupable José par deux acteurs est également très réussie : d’une part par François Rougier (en liberté), d’autre part par Xavier de Lignerolles (en prison) … Lorsque la caméra effectue un zoom sur José dans sa cellule, cela apparaît clairement : la frontière est mince entre l’amoureux languissant et le criminel.

Les opinions des téléspectateurs et téléspectatrices qui s’expriment sur cette affaire renforcent le flou et ajoutent à la confusion, par exemple : « C’est elle qui voulait mourir. » – « Elle traite tous les hommes avec le même mépris. » – Ou encore : « Il voulait la posséder. » La société s’emporte face au crime et estime devoir le juger, en pointant du doigt d’un air moralisateur. Le beau Escamillo prend la parole et se plaint : « L’amour de Carmen n’a pas duré six mois ! », tandis que le chœur intervient : « Elle ne t’appartiendra jamais. »

Anne-Lise Polchlopek est convaincante dans le rôle d’une Carmen imposante physiquement et dégageant une aura de supériorité – moins coquette que sereine –, qui paiera de sa vie son désir de liberté. Cette mise en scène captivante surprend par sa fin puissante. Elle brûle le mémoire de défense – la flamme s’embrasera brièvement et violemment. Mais elle finira elle aussi par s’éteindre. À la fin, le public l’acclame à juste titre par des applaudissements frénétiques.