On aurait pu se douter que derrière le personnage de ce mystérieux Fabio Martone, présenté comme le fils d’un immigrant italien, se cachait un personnage fictif. Sa photo sur Internet est impeccable, son sourire séduisant. Ses lunettes sont parfaitement ajustées, comme dans une publicité pour Fielmann. Si l’on recherche sur Google cet auteur, qui serait né en 1990 à Bettembourg, aurait mené pendant un certain temps une vie de bohème en tant que chauffeur de taxi à Thionville et aurait étudié les arts du spectacle à Berlin, on ne trouve aucune trace de son existence, à part les photos fournies par l’éditeur. Apparemment, il n’était même pas inscrit à un cours à l’université de Berlin.
Pourtant, le journaliste de *Wort* qui a interrogé Martone par e-mail via le contact de la maison d’édition et publié l’interview le 3 décembre ne semblait pas s’en douter. Entre-temps, le quotidien avec lequel le narrateur à la première personne dans *Ondugen*, Claudio Bottiglia, a encore un compte à régler et qu’il considérait depuis son enfance comme un journal poussiéreux réservé aux avis de décès, a fait marche arrière et a complété l’interview en précisant que Fabio Martone est un personnage fictif.
Trois jours plus tard, un texte indigné intitulé « Quelle dose de fake news la culture peut-elle supporter ? » a été publié dans les « Pages culturelles » du journal *Das Wort*, dénonçant les agissements de la maison d’édition Martones, les Éditions Hydre. Cet article de deux pages a amplifié les antécédents d’un scandale, ce qui constituait une parfaite opération de relations publiques pour la pièce.
Or, avant de devenir le Théâtre de Miersch, la Maison de la culture de Miersch avait déjà pour tradition de mettre en scène des contes. C’est ici qu’a eu lieu en 2017 la première du spectacle de danse BAL de Simone Mousset et Elisabeth Schilling (voir « Librement d’après Simone Mousset », d’Land, 5 mai 2017), dans lequel les danseuses ont mis en scène de manière féérique, au cours d’un spectacle d’une heure, l’histoire des sœurs Joséphine et Claudine Bal, pionnières de la danse. Que l’auteur d’Ondugen soit une IA, Serrano Martone ou Serrano Mille-feuille, ainsi que son éditeur italo-luxembourgeois, on peut dire de ce roman que son monologue, écrit dans un style dense et presque haletant, devrait ravir tous ceux qui s’intéressent au petit monde des écrivains luxembourgeois triés sur le volet.
C’est précisément là que commence le roman. Pourquoi diable n’existe-t-il pas d’histoire de la littérature luxembourgeoise ? À défaut, il faut bien l’inventer de toutes pièces : tel semble être le mantra de l’alter ego de Martone. C’est ainsi qu’il se met en route pour l’inventer, et ce, d’une manière plutôt amusante.
Le protagoniste, Claudio Flasche, part avec le professeur Hell à la recherche des traces des descendants d’écrivains célèbres, tels que Goethe et Victor Hugo, qui auraient autrefois sillonné les terres luxembourgeoises ; et ce, à partir de fragments qui ne sont pas tout à fait tirés par les cheveux. Quand on raconte que Victor Hugo, véritable coureur de jupons à son époque à Vianden, n’aurait fait que « s’envoyer en l’air » et que Bottiglia en conclut qu’il a forcément dû laisser des descendants, ce ne sont là que des blagues de province.
Par ailleurs, le roman aborde le thème des écrivains cocaïnomanes, la montée inexorable du fascisme et le racisme dont a souffert le père de Martone, un mineur d’une honnêteté naturelle qui s’est ruiné le dos à la dure et qui a toujours dû subir la discrimination des Luxembourgeois. On y trouve des critiques à l’encontre du paysage médiatique du Grand-Duché – et là encore, l’auteur se perd quelque peu dans l’autoréférence. Par exemple lorsqu’il écrit que les génies méconnus se cacheraient dans les rédactions culturelles des quotidiens. Le texte est toujours divertissant lorsqu’il laisse libre cours à son imagination, rappelant souvent les discussions de comptoir social-démocrates, et chaque fois que le narrateur à la première personne, Bottiglia, se livre à des critiques politiques.
Ce texte, dont l’auteur présumé a parlé dans une interview accordée à Wort, est animé par : « Ondugen est un texte hybride. C’est le monologue intérieur d’un personnage en colère qui exprime sa rage contre le monde et le microcosme culturel luxembourgeois, dont la structure repose en partie sur le népotisme, tout comme le reste du pays », une rage contre l’establishment qui n’est pas pour autant antipathique.
Pourtant, à la lecture ou à l’écoute du texte abrégé présenté au théâtre de Miersch, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur est un Luxembourgeois pas si peu conventionnel que cela. À commencer par l’affirmation réactionnaire de Bottiglia, selon laquelle la seule chose « misérable » aujourd’hui serait la culture générale des jeunes, en passant par les critiques faciles à l’encontre du nationalisme de l’ADR, jusqu’à la confusion courante chez les journalistes entre « être au gouvernement » et « être au pouvoir » – Tucholsky aurait pu les aider là-dessus. Parfois, les conclusions sont simplistes, comme par exemple : « Les politiciens, c’est malheureusement toujours une bande d’imbéciles, qu’ils en aient un ou pas. » Les métaphores sur le capitalisme en tant que sophisme et prétendue « fin de l’histoire » (Fukuyama) sont réussies, notamment lorsque l’auteur se gave sans retenue de sushis dans un fast-food asiatique à Trèves tout en regardant le buste de Marx. Mais ils s’égarent rapidement dans des schémas de réaction trop peu réfléchis. À l’instar de la description dédaigneuse de la région frontalière « rance » autour de Rodange. Des jeunes Italo-Luxembourgeois issus de milieux ouvriers écrivent-ils de manière aussi condescendante et élitiste sur les infrastructures des plus démunis ?
Konstantin Rommelfangen donne vie, au bar du Théâtre de Miersch, à ce texte qui, selon Martone, avait été conçu dès le départ comme un monologue pour la scène. Alors qu’il parcourt à toute allure le texte abrégé de la première partie, il se montre nettement plus à l’aise après l’entracte.
Ondugen – ce qui dérange surtout les spectateurs et spectatrices de cette « mise en scène » Claude Mangens, c’est surtout l’éclairage qui dérange, car non seulement l’acteur, mais aussi tout l’espace du bistrot sont plongés sous un éclairage de projecteurs éblouissant pendant toute la durée de la pièce, et en tant que spectatrice, on se sent aussi cruellement exposée que les poulets surgelés dans un magasin discount. Le barman (Georges Keiffer) joue ici un rôle de soutien : non seulement il remplit sans cesse le verre de bière de Rommelfangen, mais il a aussi l’occasion de lui glisser quelques répliques.
Au plus tard lorsqu’on fait allusion, sans trop tourner autour du pot, à « Kuuschti », le barde populaire (Tonnar), et que l’on qualifie le TNL de « Théâtre Nationaliste du Luxembourg », toute connaisseuse de la culture luxembourgeoise devrait avoir compris qui se cache derrière le pseudonyme de Martone. Son style, fait de phrases à n’en plus finir et de métaphores parfois bancales qui débouchent parfois sur des tautologies telles que « long cou de girafe », est divertissant, drôle et pourtant calculé pour faire de l’effet. Par exemple lorsqu’il affirme que Goethe et Victor Hugo ne sont en fin de compte que du « Bofrost littéraire ».
Et bien que la « mise en scène » à Mersch manque d’idées de mise en scène – on frappe tout de même un gong à un moment donné –, Rommelfangen parvient, grâce à son interprétation de ce texte fougueux, à bien divertir le public par moments et à l’entraîner dans l’univers fabuleux de Fabio Martone.
Lorsque Claudio Bottiglia, à Mersch, sort comme par magie un paquet de livres poussiéreux et lance au public cette réflexion : « Qu’est-ce que la littérature, sinon l’invention du monde et de soi-même ? », le rideau tombe et aucune question ne reste en suspens.
Le roman