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Scènes 6 min de lecture

Art et critique – Foi et espoir

analyse des médias

Article paru dans Édition février 2023
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Une journaliste est agressée par un artiste dans le foyer d’un théâtre et aspergée d’excréments de chien. De telles agressions ne se produisent pas dans le vide, mais naissent d’un climat déjà présent. Dans les nombreux débats qui ont suivi cet incident, on ne s’interroge pas sur les circonstances qui rendent de tels actes possibles ni sur la place qu’y occupe la misogynie.

La journaliste, Wiebke Hüster, est critique de danse à la FAZ, et l’artiste, Marco Goecke, chorégraphe en chef et directeur du ballet au Théâtre national de Hanovre, où cet incident s’est produit le 11 février dernier, pendant l’entracte de la soirée de première de sa nouvelle pièce *Glaube-Liebe-Hoffnung*. La collaboration avec lui a été rompue et il s’est vu interdire l’accès au théâtre. À ce jour, il n’a présenté aucune excuse qui n’ait été tempérée par une critique des médias de sa part.

Dans ce contexte, une question s’impose d’emblée, qui n’est certes pas centrale, mais qui est indispensable à la réflexion : dans quelle mesure le fait que la journaliste soit une femme joue-t-il un rôle ? Un critique masculin aurait-il lui aussi reçu des excréments de chien au visage ? Cet aspect n’est soulevé que par Eva Marburg dans une contribution pour SWR2 Kultur Aktuell. Dans d’autres articles, où l’on trouve tous les jeux de mots imaginables sur les excréments et où l’on en vient même à appeler à la défense de l’honneur du teckel, ce sujet n’a pas sa place. Dans un monde où la misogynie existe et où l’espace public n’est pas un lieu sûr lorsqu’on est perçue comme une femme, il faut se demander quels mécanismes de pouvoir misogynes entrent en jeu lorsqu’une femme est victime de violence masculine. Une violence que Wiebke Hüster décrit ainsi dans une interview accordée à la NDR : Elle a « porté atteinte à son intégrité physique » et s’est sentie comme si elle était « un animal sur lequel un lion s’était jeté ». « J’étais en état de choc, j’étais paniquée. »

Même lors de la conférence de presse qui se tient trois jours après les faits et présidée par la directrice générale Laura Berman, cette question n’est pas abordée. La conférence s’ouvre sur de brèves excuses, en deux phrases, pour la faute commise par le directeur du ballet. Puis Berman entame un long récit sur un artiste sensible qui aurait commis une « agression irréfléchie » et qui, ce faisant, a également porté atteinte à la réputation de la maison. Berman exprime également son inquiétude pour Marco Goecke en tant que personne. Tout cela est juste et légitime – et relève d’ailleurs de sa mission en tant que directrice artistique responsable. Cependant, le cliché de l’artiste excentrique est tellement éculé qu’on pourrait en tresser des nattes. Ce cliché s’accompagne également d’une justification du comportement abusif. Laura Berman renvoie à un portrait réalisé par la chaîne WDR, dans lequel Nadja Kadel, la manager de Goecke, prend également la parole et déclare : « Marco est tout simplement tellement spécial qu’on lui laisse passer des choses qu’on ne tolérerait chez personne d’autre. » N’est-ce pas le devoir de tout responsable d’identifier de telles structures, de les remettre en question et d’en protéger les collaborateurs et collaboratrices ?

Bien que Laura Berman souligne qu’elle était sous le choc ces derniers jours et qu’elle n’ait pas encore pu vraiment prendre la mesure de cet incident, elle considère la critique comme un outil important permettant aux artistes de prendre du recul par rapport à leur travail. Elle sert à rendre l’art plus beau et meilleur. C’est en quelque sorte un retour d’expérience pour les artistes, comme elle l’a fait au cours de ses 30 années de carrière en tant que dramaturge. Elle déplore toutefois que la société actuelle s’intéresse de moins en moins à une critique nuancée, car les propos polarisants sur les réseaux sociaux génèrent davantage de clics. Si cela ne justifie en rien les agressions, il lui tient toutefois à cœur d’aborder ce sujet maintenant, dans ce contexte. Ce faisant, elle place sur un pied d’égalité le journalisme professionnel et les discussions brutales sur les réseaux sociaux, contribuant ainsi à cette atmosphère qui monte les acteurs culturels et les critiques les uns contre les autres. Et elle occulte le fait que la critique consiste à se confronter à l’art et à en parler au public. Or, Berman devrait justement avoir à cœur de protéger les journalistes dans l’exercice de leur métier au sein de son établissement.

En quoi croyons-nous ? Qu’est-ce qui nous donne de l’espoir ? Quel rôle joue l’amour dans notre vie ? C’est ainsi que le programme du Théâtre national présente la soirée en trois parties intitulée « Foi, Amour, Espoir ». Une pièce qui mérite d’être chroniquée. Par son comportement, Marco Goecke a non seulement nui à la pièce, mais aussi à ses chorégraphes invités, Guillaume Hulot et Medhi Walerski, qui étaient chargés de l’amour et de l’espoir, tandis qu’il reprenait sa pièce de danse « Hello Earth » pour la section « Foi ». Le programme indique que le public est invité à réfléchir à ce que nous voulons faire du temps qui nous est donné.

La conviction selon laquelle le Théâtre national doit être un lieu de débat, un espace sans crainte où les gens se rencontrent pour réfléchir à l’art et à la société, a été remise en question par Marco Goecke le 11 février 2023.

En tant que société, nous avons toutefois besoin d’espaces où les abîmes humains et sociaux trouvent leur reflet dans l’art. Cela passe par un public qui y réfléchit, en parle et écrit à ce sujet, un public qui soulève ses propres questions, allant au-delà de celles posées dans le programme. Le métier de critique est celui d’une spectatrice professionnelle. Ce n’est pas un métier gratifiant. En particulier en période d’austérité et de coupes budgétaires, il est essentiel de protéger ce métier, qui agit de manière indépendante et libre de toute influence institutionnelle, et d’analyser consciencieusement les circonstances qui permettent qu’un tel abus se produise.