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Scènes 4 min de lecture

À quel point peut-on se rapprocher ?

Avec « Doheem », la troupe de théâtre ILL explore différentes formes de vie en communauté et crée, au Ferroforum, un ancien hangar industriel situé à Schifflingen, des moments théâtraux qui interpellent les sens.

Article paru dans Édition juillet 2022
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Que signifie « chez soi » et qu’est-ce qui caractérise la vie en communauté ? Avec « Doheem », la troupe de théâtre Independent Little Lies (ILL) s’interroge sur les différentes formes de vie en communauté. Il s’agit moins ici de la problématique du logement, omniprésente au Luxembourg, que d’approches très personnelles et émotionnelles du sujet. Avec le sous-titre « Fragments d’intimités », le collectif d’artistes fait d’emblée référence à la nature même de la mise en scène. Les metteuses en scène Claire Wagener et Elsa Rauchs ont rassemblé des sentiments personnels. À la manière des pièces d’un puzzle, cette soirée théâtrale présentée dans la halle industrielle du Ferroforum se compose en un grand tableau diffus qui, jusqu’à la fin, ne parvient pas à former un tout cohérent.

Ce sont des instantanés, des moments forts et de petites scènes, parfois intenses, qui confrontent les spectateurs et spectatrices à des questions sur la vie en communauté. À partir de quand les gens forment-ils un groupe ? Qu’est-ce qui nous unit, que nous arrive-t-il lorsque notre espace nous est retiré ? Et comment pouvons-nous nous retrouver lorsque nous perdons pied ? À partir d’un travail d’exploration, les citoyens et citoyennes du collectif participatif Biergerbühn, en collaboration avec l’équipe artistique d’ILL, présentent les résultats de leurs recherches sur l’appartenance, la proximité, la distance et les liens. Le public a pu partager au préalable ses impressions personnelles. « Doheem » reflète ces sentiments individuels et peut paraître, pour certains, décevant par son apolitisme. Mais ceux qui s’ouvrent à ce concept pourront tout de même profiter pleinement de la soirée.

Dans un hangar industriel, le chant, le mouvement et différentes langues coexistent : c’est là que la pièce déploie des scènes qui plongent les spectateurs et spectatrices dans les différentes sonorités, tant sur le plan linguistique que chorégraphique. Ainsi, au début, une cloche d’alarme actionnée à la main retentit ; la troupe bigarrée entre en trottinant dans le hangar industriel, certains virevoltent dans la vaste salle comme les ouvriers de la fonderie d’autrefois.

Les scènes de fuite sont suivies de répétitions décalées sous une direction impressionnante. Catherine Elsen est assise sur une tour d’observation et donne des instructions à l’aide d’un mégaphone ; un orchestre à vent entonne des notes depuis un balcon et encourage la troupe au rythme du refrain « Voyage Voyage » de Desireless. On a ainsi l’impression que tout l’espace de l’usine est mis à contribution. Lorsque certains s’écartent du groupe pour se produire en solo, ils créent des moments d’une grande beauté. Le murmure diffus et les fragments de dialogue, parfois absurdes, se transforment en récits, comme celui d’une baleine à bosse qui nage trop lentement. Le déménagement d’un appartement est en cours, des objets sont rassemblés. Ils emporteront tout : « Je suis là, je reste ! »

Des chuchotements et des murmures s’élèvent d’un balcon : « Tu savais ? Ils se sont mariés… mais ils ne sont pas (encore) ensemble. » Ce sont des éclairs de lumière, des hallucinations et des rêves : « Que je puisse me trahir et dire tout ce qui est indicible. »

Des moments forts sur scène, notamment lorsque Marie Mathieu – d’une voix rauque, aussi provocante et effrontée que l’était autrefois la star allemande d’après-guerre, à la fois acclamée et ostracisée – interprète la chanson « In dieser Stadt » de Hildegard Knef et prouve qu’elle a l’étoffe d’une chanteuse de chanson. C’est hilarant quand Marc Baum, vêtu d’une tenue de motard moulante, entonne depuis un balcon « Parole, Parole, Parole » (sans Dalida) et ne ressemble pas tout à fait à Alain Delon.

Enfin, Pina Bausch, figure emblématique de la danse contemporaine, apparaît dans un clip et est interrogée sur son avenir : « Pina, how do you feel about your future ? » Perplexe, mais la tête haute et pensive, la chorégraphe au physique athlétique, qui a toujours accordé plus d’importance à l’empathie qu’à la perfection de la forme, répond en anglais avec un accent allemand : « I don’t know. I feel a lot of strength. »

Dans la bande-annonce annonçant la pièce, une poignée d’acteurs et d’actrices du collectif ILL avait déjà mis en scène cette scène, précisant ainsi d’emblée : Si le collectif a choisi le thème du vivre-ensemble comme fil conducteur de la soirée, ILL s’intéresse manifestement avant tout au jeu et au plaisir de jouer (et de se donner en spectacle).

Vers la fin, la mise en scène s’essouffle et devient un peu longue ; néanmoins, *Doheem* est une pièce sensuelle qui vaut le détour et qui offre de puissants moments scéniques dans le cadre du Ferroforum.