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Scènes 5 min de lecture

À la recherche de Marie*

« Commençons par faire l’amour » de Laura Bachman captive le public du Grand Théâtre. Emportés par un tourbillon d’émotions, on suit les amants

Article paru dans Édition décembre 2025
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© Laura Bachman

Marie Madeleine Marguerite de Montalte est une artiste et une célèbre créatrice de mode. Ses créations extravagantes, parmi lesquelles une robe en miel, pièce maîtresse d’un défilé à Tokyo, font sensation et sont exposées dans des musées du monde entier. Le narrateur à la première personne l’appelle au début « MoMa ». Avec le personnage de Marie, anagramme du mot « aimer », Jean-Philippe Toussaint a créé une métaphore intemporelle de l’art, de la littérature, de l’amour et de la vie. Son livre M.M.M.M. ou Marie Madeleine Marguerite de Montalte retrace quatre saisons de la vie de Marie : Faire l’amour en hiver ; Fuir en été ; La Vérité sur Marie au printemps et enfin Nue en automne. Sa Marie est une femme du monde, très occupée, capricieuse et passionnée – pour le narrateur anonyme, tout tourne autour d’elle. À l’instar des marées, son amour suit un va-et-vient fait de recherches, de découvertes, de manques et de retrouvailles.

Après sa première pièce, *Ne me touchez pas* (2023), Laura Bachman s’est tournée vers l’œuvre culte du romancier belge et l’a adaptée pour la scène. Dès le début, la spectatrice se pose la question suivante : comment trouver des mouvements qui correspondent à des mots précis, comment rendre justice à la prose d’un écrivain comme Toussaint ? Son œuvre possède une dimension physique et cinématographique profonde. C’est là que Laura Bachman prend le relais. Sa chorégraphie à la fois enjouée et fougueuse le montre : *M.M.M.M.* est bien plus qu’une histoire d’amour. Alors que dans le roman original, c’est le narrateur qui parle, Bachman donne ici pour la première fois la parole à Marie. Tout d’abord, une danseuse androgyne entre en scène, à la fois sûre d’elle et étrangement déstabilisée. Fumant avec délectation, elle se touche l’entrejambe, se déplace en dansant – jusqu’à ce qu’une autre danseuse (Marie) fasse son entrée, énigmatique et mystérieuse.

Elle s’allonge lascivement sur la scène, la bouche grande ouverte de plaisir, s’étire, tourne sur elle-même. Très vite, plusieurs Marie apparaissent, différentes incarnations d’une femme qui envahissent la scène : cinq danseurs et danseuses, tous vêtus des mêmes robes bleues, coiffés de la même perruque blonde, jusqu’à ce qu’une voix off retentisse, prononçant le nom complet de Marie. Au rythme de battements entraînants, les danseurs et danseuses s’entourent et s’envoûtent mutuellement, avant de se disperser dans toutes les directions. Puis un cri perçant : « Commençons par faire l’amour », le titre de la pièce apparaît en grandes lettres blanches sur un écran, comme au début d’un film.

Lorsque les danseurs et danseuses se prélassent et murmurent dans le micro à la lueur des lumières situées aux abords de la scène, on se croirait, en termes d’ambiance, dans un spectacle de Serge Gainsbourg. Les personnages se figent presque, à deux doigts de la schizophrénie. On garde à l’esprit les romans de Toussaint : dans sa tétralogie, on suit un couple qui s’aime, se sépare, se manque et se retrouve. Le narrateur reste toujours en retrait, tandis que Marie occupe le devant de la scène.

Dans la chorégraphie de Bachman, les couples miment le jeu de l’amour à l’infini : c’est un tâtage, un va-et-vient entre attirance, (in)compréhension et répulsion. Une image forte, par exemple, lorsque les Marie glissent sans cesse de leurs partenaires, s’échappent de leurs bras. Dans une scène suivante, deux couples seront assis face à face sur des chaises – elle, la double Marie, en culotte rose, secoue la tête de rire, oscillant entre joie, cynisme et supériorité féminine.

Au son de bruits étranges, les danseurs et danseuses se retrouveront l’espace d’un instant, s’attarderont ensemble dans de brefs moments de bonheur, avant de se disperser à nouveau et de marcher comme dans un rêve. « Je ne pouvais pas dire que je l’aimais, et pourtant il n’y a rien de plus précis », dira Marie avant de tourner sur elle-même dans un faisceau de lumière et de se laisser aller à des spasmes extatiques au son du ping-pong, au claquement d’une balle de tennis de table.

Les danseurs et danseuses tremblent comme si la terre tremblait. Après être tombés, ils se relèvent et se préparent à nouveau à se battre pour l’amour et la passion.

Sous une lumière scintillante et au rythme de beats électrisants, les personnages s’effondrent, les beats traversent leurs corps qui tremblent : « Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions était devenu insupportable », écrit Toussaint. À la fin, Marie se jette dans le vide.

Laura Bachman libère ainsi Marie du regard masculin de l’auteur qui, dans son cycle romanesque, a certes dessiné un personnage féminin fort et complexe, mais une « femme fatale » non exempte de stéréotypes. À un moment donné, Marie se tient nue, voire mise à nu, dans un faisceau de lumière devant le public. Flottant à travers les époques, elle se retrouve seule à la fin de la passion. Ainsi, dans la chorégraphie de Bachman, les frontières entre les genres (tout comme les frontières entre les sexes) s’estompent bel et bien. Elle s’appelait de Montalte, Marie de Montalte, Marie Madeleine Marguerite de Montalte. C’est une femme unique et pourtant, comme toutes les femmes, universelle dans sa souffrance et son amour.

L’œuvre de Toussaint sert de point de départ et de fil conducteur à la chorégraphie enivrante de Bachman, qui transporte les spectateurs pendant une bonne heure dans un monde onirique, les emporte et les bouleverse. Marie, quant à elle, danse seule, face au soleil, vers la vie.

* Référence à l’œuvre de l’auteure belge Madeleine Bourdhouxe