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Feuilleton 7 min de lecture

Scènes de la vie conjugale

Même Luc Feit ne parvient pas à sauver la mise en scène de *Qui a peur de Virginia Woolf ?*, une coproduction du Staatstheater de Mayence et des Théâtres de la Ville de Luxembourg.

Article paru dans Édition mai 2024
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Il ne faut pas beaucoup d’accessoires pour mettre en scène une petite guerre conjugale dans un salon. Dans la petite salle du Grand Théâtre, un canapé surdimensionné posé sur un tapis rouge occupe toute la scène. Derrière lui, une rangée de bouteilles d’alcool témoigne de la beuverie. Un piano est séparé par un rideau, derrière lequel on devine vaguement les silhouettes des personnages.

Edward Albee compte, aux côtés de Tennessee Williams et d’Arthur Miller, parmi les dramaturges américains les plus importants de l’après-guerre. C’est avec sa pièce sur le mariage *Qui a peur de Virginia Woolf ?*, créée en 1962 et mettant sans concession en scène les problèmes de deux couples, qu’il est devenu célèbre. Mais c’est grâce à l’adaptation cinématographique de Mike Nichols, avec Elizabeth Taylor et Richard Burton (1966), que la pièce, considérée depuis lors comme la « mère de toutes les batailles conjugales (de boue) », est véritablement devenue célèbre.

La pièce la plus jouée d’Albee (Qui a peur de Virginia Woolf ?) commence par une blague dont le public n’entend que la chute. Ce jeu de mots (une variante de « Qui a peur du grand méchant loup ? ») a été entendu lors d’une soirée d’universitaires, d’où Martha et son mari George rentrent dans une ambiance survoltée.

Tard dans la nuit, Nick, un collègue d’université, professeur de biologie avide de carrière, et son épouse Honey, que Martha avait auparavant invitée chez elle pour prendre un dernier verre, font irruption dans cette guerre conjugale qui couve. L’ambiance, d’abord enjouée, s’envenime rapidement. Au cours de cet échange de coups violents, les désirs, les espoirs et les rêves de vie perdus viennent pimenter la situation : Martha et George exposent aux invités les problèmes de leur couple vieux de vingt ans, et ces derniers, qui n’étaient au départ que de simples spectateurs, se retrouvent rapidement entraînés dans la dispute.

Entre-temps, ce grand classique du théâtre a fait l’objet d’une nouvelle traduction par Alissa et Martin Walser. C’est à partir de cette nouvelle version que K.D. Schmidt, originaire de Hilden et metteur en scène en chef au Staatstheater de Mayence, met en scène la pièce dans le cadre d’une coproduction entre le Staatstheater de Mayence et les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Du côté luxembourgeois, Luc Feit incarne George, le professeur d’histoire, tandis que Jil Devresse interprète la jeune Honey.

Martha profite de l’occasion pour humilier son mari de toutes les manières possibles devant les invités – ce n’était pas seulement le cas dans les années 60, on le vit encore aujourd’hui. Elle reproche à George d’être un raté complet, en tant qu’être humain, en tant qu’homme et en tant qu’historien. « Tu me donnes envie de vomir ! », lance Martha (Anna Steffens) à George avec délectation dès le début. Une phrase qui ouvre le bal et qui trahit non seulement leur combativité, mais aussi leur tragique dépendance l’un envers l’autre.

George (Luc Feit), avec son pantalon trop grand, ressemble à un clown. Pourtant, dans cette mise en scène un peu lente au début, c’est lui qui mène la danse ; non seulement sur le plan rhétorique, mais aussi sur le plan théâtral, Feit éclipse tellement les trois autres acteurs par sa présence scénique qu’ils en paraissent bien pâles en comparaison.

Le jeune professeur Nick (Benjamin Kaygun), vêtu d’un costume à carreaux mal ajusté, semble quelque peu à côté de la plaque. Sa jeune femme, Honey (Devresse), qui, dans sa robe en velours et avec un nœud dans les cheveux, incarne littéralement le petit lapin, se lance sans se douter de rien dans la soirée et, au début, sautille encore joyeusement sur le canapé. Entre naïveté enfantine et exubérance, Jil Devresse s’avère être le choix idéal pour incarner Honey.

La pièce mêle des éléments d’une comédie de salon tumultueuse à ceux d’un psychodrame exemplaire, d’une tragédie conjugale et du théâtre de l’absurde… Même si l’intrigue peut paraître simple, c’est tout de même un tour de force que de réussir à trouver un équilibre plausible entre ces éléments et de susciter l’intérêt pour les personnages. Pour être honnête, il faut dire que cela n’aide pas vraiment les comédiens et comédiennes lorsque des téléphones portables sonnent bruyamment dans les rangs du public. C’est ainsi qu’Anna Steffens (Martha) perd brièvement son sang-froid et hurle vers le public : « Les gens, éteignez donc vos jouets mobiles ! » Un bref effet perturbateur à visée pédagogique, qui ne fait que souligner que la rupture du quatrième mur chez Albee fait partie intégrante de son œuvre, tout comme l’effet « V » chez Brecht.

George, bien sûr, n’hésite pas non plus à lancer des piques à Martha et à répandre aux quatre vents que cette femme d’âge mûr a 65 ans. « Si Marta va se changer, on va encore rester assis ici quelques jours », annonce-t-il d’un ton narquois, profitant de ce temps pour draguer Honey. Lorsque Martha s’extasie sur son fils, un intermède vidéo pas tout à fait exempt de mièvrerie, montrant un petit garçon au bord de la mer, s’affiche à l’écran. George tente de rassurer le jeune couple effrayé en relativisant : « Martha et moi, il n’y a rien entre nous, on ne fait que s’entraîner. »

Cet échange d’accusations venimeuses rappelle les pièces de Yasmina Reza (comme *Le Dieu du carnage*, 2007), d’autant plus que les deux hommes ne se font aucun cadeau. Dès que Honey disparaît aux toilettes pour vomir, Nick ne se prive pas non plus de lancer des remarques acerbes sur sa femme et sa fausse grossesse : « D’abord, elle était gonflée, puis elle s’est affaissée… ».

La guerre conjugale destructrice entre George et Martha met à nu le caractère illusoire du rêve américain. À l’origine, la pièce devait d’ailleurs s’intituler « Exorcisme » (« Exorcism », tout comme le troisième acte). Mais au début, la mise en scène avance assez péniblement. Les petits jeux vulgaires ne mènent nulle part. À un moment donné, ils commandent un « Wixxie » et George simule une crise de rage. Quand cela débouche sur des slogans tels que « On baise la femme au foyer, donne-le à l’invité ! », on attend avec impatience l’entracte.

Après ça, ça s’améliore effectivement. Le front se déplace. Martha et George s’en prennent désormais aux invités, et pourtant, l’intrigue d’Albee semble avoir été traduite comme si c’était de la « langue simplifiée ».

Lorsque Martha a des hallucinations au sujet de son fils présumé, tout le monde comprend que ses espoirs
et ses chimères se sont depuis longtemps transformés en une véritable paranoïa. Et tandis que Nick tente maladroitement de monter Martha, George n’en tire qu’un amusement las : « Ferme-la, étalon ! »

Au troisième acte, Martha est brusquement arrachée à son monde imaginaire. Le lendemain, le fils imaginaire aurait eu 21 ans… Mais en poursuivant de son propre chef « leur histoire », George fait mourir ce fils. Lorsque Martha se rend compte qu’elle n’a pas de fils vers lequel se réfugier, elle comprend qu’elle dépend de George autant que lui dépend d’elle.

Honey reprend ses esprits, la regarde avec admiration et fascination, puis s’écrie d’un ton déterminé : « Je veux un enfant ! » Et même Nick finit par comprendre : « Vous n’avez jamais pu avoir d’enfants. »

Au Grand Théâtre, la fin est elle aussi interprétée de manière conventionnelle et pédagogique, tout en restant réconfortante : lorsque Martha, anéantie, est assise devant les débris de ses illusions brisées, un nouveau départ est possible. Contrairement à Strindberg, auquel Albee fait référence, il laisse à ses personnages, après une désillusion douloureuse, la chance d’envisager de nouvelles perspectives de vie. Cette mise en scène laisse toutefois les spectateurs assez indifférents et tombe rapidement dans l’oubli.

Qui a peur de Virginia Woolf ?