C’est peu avant la fin que les pyramides sont les plus belles. À l’apogée de la prospérité, les gratte-ciel ne sont pas les seuls à avoir la cote : en Suisse, au moins un musée grandiose a été inauguré pratiquement chaque année au cours des 25 dernières années. Le Musée national et les Kunsthäuser de Bâle et de Zurich ont été agrandis ; à la périphérie de Berne, les arcades du Centre Paul Klee ondulent ; le nouveau musée d’ethnologie de Genève est une pagode ; même des villes plus petites comme Aarau ou Saint-Gall ont agrandi leurs temples des muses ; Lucerne et Lugano ont transformé leurs musées d’art en centres culturels en y intégrant des salles de concert.
Le nouveau quartier des arts « Plateforme 10 » à Lausanne regroupe trois musées qui étaient auparavant dispersés dans toute la ville. Lors de l’inauguration officielle, le 18 juin, environ 30 000 visiteurs se sont rendus sur le site de l’ancien dépôt de locomotives. La date a été choisie de manière quelque peu arbitraire, car le nouveau bâtiment du Musée cantonal des Beaux-Arts (MCBA) est accessible depuis 2019 déjà, tandis que le déménagement de Photo Elysée et du Musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) n’est pas encore tout à fait achevé. La transformation d’un ancien poste d’aiguillage en galerie d’art et la création d’un sentier botanique pédagogique font également encore défaut.
Le Quartier des musées, d’une superficie équivalente à cinq terrains de football, suscite de grands espoirs. Nicolas Bideau, directeur de l’agence de promotion nationale « Présence Suisse », le considère comme une future destination incontournable pour les délégations étrangères : « potentiellement dans la même catégorie » que le Quartier des Musées de Vienne ou le Centquatre à Paris. Située à seulement une journée de train de Milan ou de Paris, Plateforme 10 va se tailler une place de choix dans le paysage culturel, se réjouit la Radio Télévision Suisse : « Lausanne passe en 1re classe ». La Neue Zürcher Zeitung concède quant à elle qu’il s’agit d’une « nouvelle étoile fixe dans le ciel muséal suisse ».
Pourtant, ce projet, qui a finalement coûté plus de 186 millions de francs suisses, avait connu un faux départ. Le MCBA aurait en effet dû être achevé il y a déjà dix ans. Deux architectes zurichois avaient conçu pour l’occasion un « rocher sculpté », situé sur sa propre presqu’île au milieu du lac Léman, avec une terrasse sur le toit offrant une vue sur le Mont-Blanc. Mais lors d’un référendum organisé en 2008, les opposants à ce « bunker de béton » l’ont emporté. À l’époque, le canton de Vaud connaissait des difficultés financières ; de plus, beaucoup jugeaient l’emplacement prévu, à côté de la plage de Bellerive, trop isolé. Sans se décourager, le canton s’est alors procuré, grâce à des opérations complexes d’échange de terrains, le site en friche situé juste à côté de la gare centrale de Lausanne, sur le versant en contrebas de l’Esplanade de Montbenon, où se trouve la Cinémathèque suisse, et au-dessus du Parc de Milan, où se trouve le Jardin botanique.
La refonte du musée d’art a été confiée à Fabrizio Barozzi et Alberto Veiga. Ces deux architectes barcelonais s’étaient entièrement tournés vers les concours internationaux à l’époque de la crise financière et s’étaient fait connaître grâce au bâtiment de la Philharmonie de Szczecin. À Coire, ils ont construit un musée d’art qui ressemble à un poêle en faïence. En revanche, leur MCBA fait penser à un radiateur : un parallélépipède massif et gris de trois étages, situé le long des voies ferrées avec une façade en grande partie fermée, et dont les fenêtres donnant sur la vieille ville sont encadrées de profondes nervures en brique. Le critique d’architecture Philip Jodido ne veut pas entendre parler de comparaisons avec un radiateur ou une boîte à chaussures : comme pour d’autres musées suisses, il voit également à Lausanne « une rigueur minérale ». Un rocher d’art.
De la remise ferroviaire, qui était en réalité classée monument historique, Barozzi et Veiga n’ont laissé que quelques fragments : devant le MCBA, une plaque tournante et des morceaux de voie ferrée laissés dans le sol ; dans le foyer d’un blanc éclatant, une fenêtre monumentale en arc en plein cintre ; et sur le mur est, dépourvu de fenêtres, le contour d’un ancien hangar à locomotives. Avec ses 3 200 mètres carrés, la surface d’exposition du MCBA est désormais trois fois plus grande que ses anciennes salles à verrières du Palais de Rumine, qui est désormais cédé à un nouveau musée d’histoire naturelle. Une moitié du bâtiment est consacrée à la présentation de la collection, l’autre est destinée à accueillir trois grandes expositions temporaires par an. Ces salles imposantes devraient également attirer des mécènes. À l’occasion de l’inauguration du nouveau bâtiment, la galeriste lausannoise Alice Pauli a notamment fait don au MCBA d’œuvres d’Anselm Kiefer et de Rebecca Horn, ainsi qu’un arbre en bronze de Giuseppe Penone, haut de 15 mètres, destiné au hall d’entrée.
Outre le MCBA, le bâtiment abrite également deux fondations : la Fondation Toms Pauli conserve plus de 100 tapisseries et œuvres d’art textile de grande valeur, rassemblées par un couple d’entrepreneurs anglais ; la Fondation Félix Vallotton gère les archives du plus célèbre artiste lausannois. Le 100e anniversaire de Vallotton sera célébré en grande pompe en 2025.
Comme le musée d’art n’occupe qu’une partie de l’ancien site ferroviaire, une longue allée s’est libérée devant celui-ci, qui fera partie d’une nouvelle piste cyclable et d’un nouveau sentier piétonnier traversant Lausanne. Du côté de la pente, elle est bordée de 14 arcades qui accueilleront des ateliers, des cafés et des petites boutiques. À l’extrémité ouest de la nouvelle place, les architectes lisboètes Manuel et Francisco Aires Mateus ont érigé un cube destiné à accueillir le musée de la photographie et celui du design. Ce « cristal » revêtu de marbre blanc est divisé par une bande de fenêtres aux angles en dents de scie : les parties supérieure et inférieure du bâtiment ne se rejoignent que par trois colonnes situées dans le hall d’entrée ouvert de tous côtés, qui abrite par ailleurs des espaces communs tels que l’accueil, la cafétéria et la boutique du musée.
Dans ce cube de béton, les deux musées doublent leur surface d’exposition par rapport à leurs anciens sites, pour atteindre chacun environ 1 500 mètres carrés. Fondé en 1985 sous le nom de « Musée de l’Elysée », Photo Elysée a été le premier musée de la photographie de Suisse ; il était auparavant installé dans une villa du Parc Olympique à Ouchy. Au rez-de-chaussée à l’abri de la lumière du bâtiment d’Aires Mateus, il présente désormais une sélection de sa collection en constante expansion. Parmi les plus de 1,2 million de photos originales qu’il possède désormais figurent, par exemple, les premières photos en couleur de Gabriel Lippmann et le fonds de Charlie Chaplin. Une nouveauté : une salle dédiée aux expériences numériques. Le Mudac, anciennement situé à côté de la cathédrale, expose au dernier étage, dans des salles baignées de lumière naturelle, des œuvres de design, de mode et de graphisme. Sa collection est particulièrement réputée pour l’art du verre.
À l’occasion de l’inauguration de Plateforme 10, les trois musées consacrent leurs expositions temporaires au thème tout trouvé
du chemin de fer. Des œuvres issues de différents domaines ont été échangées, mais chaque institution reste fidèle à son domaine de prédilection : la peinture, la photographie et le design. Au MCBA, on peut par exemple admirer les paysages ferroviaires mélancoliques d’Edward Hopper. Photo Elysée présente notamment des photos ferroviaires d’Ella Maillart et de René Burri, mais aussi un film des frères Lumière datant de 1895. Le Mudac a commandé à trois auteurs romands l’écriture d’un « roman de gare ». Son exposition sert désormais de décor à ce roman populaire consacré à la ville ferroviaire imaginaire de Terre-des-Fins.
Les musées autonomes, établis de longue date, continueront-ils à coopérer à l’avenir ? La question pourrait s’avérer passionnante, car le directeur du MCBA et les directrices du musée de la photographie et du musée du design, qui ont supervisé la construction des nouveaux bâtiments et le déménagement, partent tous à la retraite cette année – et leurs successeurs voudront peut-être s’affirmer. C’est Patrick Gyger qui sera chargé de la coordination : cet historien, spécialiste de la science-fiction et ancien directeur de la Maison d’Ailleurs à Yverdon-les-Bains, puis du Lieu Unique à Nantes, occupe désormais le poste de directeur général du Quartier culturel de Lausanne. Les musées sont en tout cas accessibles grâce à un billet unique, et l’entrée est gratuite le premier samedi du mois.
La Plateforme 10 pourrait bien être, pour l’instant, le dernier grand projet de construction muséale en Suisse. L’extension de la Fondation Beyeler, près de Bâle, devrait également être achevée : le premier coup de pioche de ce « petit rocher d’art anguleux » conçu par l’architecte Peter Zumthor a été donné en mai dernier. En revanche, un musée d’art asiatique prévu à Beinwil am See a été bloqué par une zone verte. À Genève, l’extension du Musée d’art conçue par Jean Nouvel a échoué lors d’un référendum ; pour un projet de remplacement de moindre envergure, il n’y a même pas encore eu de concours d’architecture. À Berne, un quartier des musées devrait remplacer, à partir de 2030, le Musée des Beaux-Arts et la partie nord de la vieille ville, mais les référendums à ce sujet sont encore en suspens – et en période de crise, l’électorat suisse n’est pas enclin à approuver des crédits. Ceux qui ne disposent pas aujourd’hui d’un nouveau musée des Beaux-Arts n’en construiront pas de sitôt.
Jusqu’au 25 septembre, le Quartier des Arts de Lausanne consacre son programme au thème « Train Zug Treno Tren ». Trois ouvrages d’accompagnement ont été publiés à l’occasion des expositions d’ouverture : Voyages imaginaires (MCBA), Rendez-vous à la gare (Mudac) et Voie libre (Photo Elysée), en allemand aux éditions Scheidegger & Spiess, Zurich, et en français aux Éditions Noir sur Blanc, Paris