Il est un peu plus de huit heures du matin et Pol Kail arpente la cour d’un pas vif. Il démarre la Subaru dans le garage, sort du parking, saute à nouveau hors de la voiture, attelle une remorque, va chercher deux barrières, puis remonte dans la voiture. « Cinq moutons se sont échappés. Je dois les rattraper », dit-il laconiquement. À peine cent mètres plus loin, les moutons l’attendent dans un coin, près du portillon du pré. Ils se sont enfuis de la ferme et ont traversé la route. Un berger les tient en échec. Un border collie âgé de deux mois sautille en rond et sur la pointe des pattes autour des bottes en caoutchouc de son maître. Pol Kail place une barrière à côté de la remorque afin que les moutons ne puissent pas passer, puis les ramène à la ferme dans la remorque. Ces fugueurs font partie des rares moutons qui vivent à la ferme. Ils sont blessés ou sur le point d’être abattus. Chaque semaine, une cinquantaine d’entre eux sont abattus et vendus à la Provençale.
Pol Kail dirige la ferme de Bergem avec son frère Guy. Là-bas, les vaches sont dans l’étable et, dans des boxes en plastique recouverts de foin, de petits veaux tiennent debout sur leurs pattes encore chancelantes. Tandis que Guy s’occupe des vaches et du lait, Pol est responsable des moutons. Il y a cinq ans, il a considérablement agrandi son troupeau de moutons et embauché un berger itinérant. Son troupeau paît dans les anciennes zones d’exploitation minière au sud. Les « Minetter Schof » tondent l’herbe de manière naturelle, avec leur bouche. En accord avec l’Administration de la Nature et des Forêts (ANF), Pol Kail fait paître son troupeau selon un plan qui définit sur quelles prairies les moutons sont autorisés à paître et à quel moment. Les anciennes zones d’exploitation minière au sud, le Lallenger Bierg, le Giele Botter à Niederkorn, la Haard à Dudelange, constituent des biotopes uniques au Luxembourg. Là où le sol a été enlevé pour atteindre la roche, ainsi que là où les scories ont été déversées, seule une fine couche d’humus s’est formée au cours des quelques décennies qui ont suivi la fin de l’exploitation minière. Le sol est très pauvre en nutriments. Sur ces pelouses sèches poussent de nombreuses espèces d’orchidées et d’autres fleurs que l’on ne trouve nulle part ailleurs au Luxembourg. Les fleurs attirent une grande variété d’insectes et l’alouette des landes, espèce protégée, utilise ces prairies comme lieu de nidification. Pour les biologistes de l’ANF, il est essentiel de préserver ces habitats. Ces surfaces doivent rester pauvres en nutriments.
Ce n’est qu’après la période de floraison principale au printemps que Pol Kail emmène ses moutons dans les prairies ; les sites de nidification des alouettes des landes sont clôturés, tout comme les quelques groupes d’orchidées encore en fleur. Pour éviter que les moutons ne surfertilisent le sol avec leurs excréments, le berger itinérant les conduit le soir dans un petit pré clôturé où ils passent la nuit. « Les zones de nuit sont complètement surfertilisées », explique Pol Kail. Afin de respecter les exigences de ces zones, il est en contact régulier avec l’ANF. « Chez moi, tu prends un pâturage, tu mets une clôture autour, et c’est tout. Quand le pâturage est brouté, tu emmènes les animaux vers le prochain. Ici, en revanche, il faut toujours qu’un ouvrier soit présent. Il n’y a pas de clôtures. C’est plus de travail. Même si nous devons faire passer les moutons par Esch ou par Dudelange, c’est du travail. » De plus, Pol Kail n’avait qu’une centaine de moutons avant de succéder à l’ancien berger itinérant du Minett. Aujourd’hui, il en a 500. « En hiver, nous avons une dizaine de naissances par jour. » Pol Kail a également dû adapter la race de ses moutons aux conditions particulières du sol des anciennes zones d’exploitation à ciel ouvert. Auparavant, il élevait une centaine de moutons de Texel à la ferme ; ils donnaient une bonne viande. Mais ils sont exigeants quant au choix de l’herbe. « Nous sommes passés aux moutons des Ardennes, une race menacée d’extinction. Ils s’adaptent aux conditions de pâturage et peuvent se contenter de beaucoup moins d’herbe et de nutriments. »
Il y a cinq ans, Pol Kail a opéré cette transition. Même si cela a entraîné davantage de travail, plus de concertations et de règles, il considère cette évolution d’un œil positif. « Cela s’intègre bien dans notre concept. Nous sommes un peu montrés du doigt parce que nous avons une exploitation laitière intensive. Ici, en revanche, c’est une exploitation absolument extensive, bonne pour la nature. Je vois donc cela comme un contrepoids pour l’exploitation. » Cette année, l’exploitation a quelques difficultés à respecter le planning. Plus que les quelques moutons égarés, qui ont été rapidement rattrapés, c’est la sécheresse qui pose problème à Pol Kail. L’herbe est sèche, les prairies sont maigres. « Nous sommes en avance sur notre planning. » En effet, les moutons dévorent rapidement le peu d’herbe disponible. « C’est un problème, nous ne pouvons pas faire grand-chose. Nous retirons maintenant les agneaux, le troupeau est trop important pour cette sécheresse. »
Son berger voit les choses avec plus de réalisme. « Mieux vaut de l’herbe sèche que pas d’herbe du tout », dit André Sobula en haussant les épaules, avant de laisser son regard se poser à nouveau sur le dos des moutons. « En hiver, ils ne mangent que du foin, ce qui est aussi de l’herbe sèche. » André Sobula s’occupe des moutons pour le compte de Pol Kail. Il porte un t-shirt noir, des chaussures de travail, un pantalon de travail noir et une casquette délavée. Des mouches virevoltent autour de sa tête. Il est un peu plus de huit heures du matin et il conduit le troupeau de moutons depuis leur campement de nuit à travers le Lallenger Bierg. Environ 2 000 petits pieds bruissent dans l’herbe sèche ; on entend ici et là un « mäh », un sifflement du berger. Seule la mousse brille encore d’un éclat jaune-vert, mais ses filaments sont eux aussi secs. Entre les brins gisent des feuilles sèches, des calices de fleurs desséchés, des branches sèches, quelques fleurs bleues éparses. Quelques papillons citron s’envolent encore des prairies. Le vent berce très légèrement les bouleaux. De temps à autre, on entend le vrombissement lointain d’un avion, des cloches d’église. André pousse ses chiens à avancer, et ceux-ci, à leur tour, poussent les moutons. Lorsqu’ils sont enfin autorisés à entrer dans les pâturages, ils mangent tout ce qui se trouve sur leur passage. Quelques chèvres se mêlent également au troupeau ; elles se dressent sur leurs pattes arrière pour atteindre les feuilles des buissons et des arbres, tendant tout leur corps vers les branches. Pour remplir sa mission de protection de la nature, le troupeau de moutons doit accueillir quelques chèvres. Celles-ci assurent un broutage uniforme des pelouses, afin que les buissons ne deviennent pas de plus en plus touffus tandis que l’herbe recule.
André Sobula conduit tranquillement le troupeau d’un pré à l’autre. 2 014 pattes de moutons, de chiens et de bergers traversent un chemin forestier goudronné, enjambant dans un clac, clac polyphonique les troncs d’arbres qui servent de délimitation. D’une voix grave et traînante, il lance un « Kooooomm » qui résonne sur le Lallenger Bierg. « Kooooomm. » De temps à autre, il envoie ses trois chiens rattraper les moutons qui se sont un peu éloignés. Pour lui, le Lallenger Bierg est un bon terrain : une vaste étendue, peu de buissons et de haies dans lesquels les moutons pourraient se cacher, s’emmêler ou se blesser. « Ici, il suffit de rester debout et de surveiller un peu. » C’est ce qu’il fait toute la journée, tous les jours ouvrés. Au sifflement d’André, le chien court vers l’arrière, ramène un mouton égaré, revient en trombe vers André et attend, haletant, qu’on le félicite. Ce qu’il obtient d’ailleurs. Le chien a 13 mois et ne fait partie du troupeau que depuis trois semaines. Le fils d’André a élevé le chiot en Pologne, dans sa ferme située au pied des Tatras, à la frontière slovaque. « Il apprend plutôt bien », dit André, « très vite. » André Sobula a une voix calme et mélodieuse, ses gestes sont posés et réguliers. Toute sa vie, André Sobula a côtoyé les moutons ; en Pologne, il les gardait à titre accessoire, comme passe-temps, car il ne pouvait pas en vivre. Depuis 20 ans, il est berger au Luxembourg.
De temps en temps, le chien est encore un peu trop fougueux et se jette sur les moutons au lieu de simplement courir à leurs côtés pour leur montrer le chemin. André doit encore l’aider à se calmer un peu. « C’est comme chez les humains : quand on est trop actif, on se fatigue vite. » Il soulève la patte du chien et montre une petite blessure sur la face inférieure. Surtout lorsqu’il conduit les moutons d’une zone à l’autre, sur le bitume des villes, ils se blessent facilement. Ils ne peuvent donc pas tenir toute la saison. « Quand on travaille calmement, on tient plus longtemps. » Dès 9 h 30, il fait déjà chaud ; les moutons se regroupent là où ils trouvent un peu d’herbe. Ils doivent supporter la chaleur jusqu’à midi. Ensuite, André Sobula conduit les moutons vers leur aire de repos nocturne, où ils se reposent pendant deux heures après avoir mangé et bu. Puis ils retournent sur les prairies sèches. Le troupeau reste ici, au Lallenger Bierg, pendant quatre semaines, puis il part vers la zone suivante. Jusqu’en octobre ou novembre, explique André Sobula, il reste dans les zones d’exploitation à ciel ouvert. En hiver, il s’occupe des moutons à la ferme. La famille d’André vit encore en Pologne ; il est seul au Luxembourg et, sans son travail, il se sentirait isolé, dit-il. Les moutons lui tiennent compagnie, même en hiver.