Le nouveau recueil de nouvelles de Guy Rewenig porte ce titre prometteur : « Herkull Heng tend une petite main vers un pot de lutepotto dans la rue devant chez lui et se dispute violemment avec la compagnie d’électricité. » Un titre si long, c’est déjà une histoire en soi. « Le plus long de tous », pour reprendre les mots du personnage Wolak tirés de la nouvelle « Risques et avantages du jogging dominical » de ce livre : « Quand je compare ça aux titres de mes collègues. Ils sont toujours à bout de souffle quand il s’agit du titre. (…) Si on n’arrive même pas à trouver un titre long, autant ne pas commencer à écrire un livre. » Aujourd’hui, il a même quelque chose à voir avec ces histoires « impossibles », comme le sous-titre les appelle. Impossibles ? Mais oui, impossibles, ce qu’ils mettent en scène dans ces histoires drôles, toujours trépidantes, sur le ton humoristique caractéristique de Guy Rewenig.
Au fil de ces neuf nouvelles, nous faisons la connaissance de personnages très variés : E un professeur de musique du Conservatoire, dont la carte d’identité est un jour avalée par un distributeur automatique, ce qui lui fait peu à peu perdre toute son identité et sa place dans le monde. Il y a aussi un couple qui cherche la teinte parfaite pour sa nouvelle façade et qui se rend à l’Éislek, où la situation bascule et où la façade ne leur convient finalement plus du tout. Ou encore un autre couple, en période de coronavirus, qui organise désormais ses vacances d’été gagnées au bord du lac des Quatre-Cantons depuis son balcon, avec un seau rempli d’eau. Jusqu’à ce que, dans ce drame, la tranquillité de la vie à la maison se transforme en une réalité régressive et oppressante. Ou encore ce directeur de la Bibliothèque nationale qui ne supporte plus de voir des livres. Et bien sûr, il y a aussi Hercule, qui s’ennuie au ministère de l’Éducation, ainsi que bien d’autres personnages.
Dans tous ces textes, l’accent est mis sur les malentendus et leurs conséquences absurdes. L’ironie et l’humour donnent le ton à des scènes qui ne cessent d’empirer, car dès le début, quelque chose clochait – même si on ne s’en est pas rendu compte tout de suite. Le fait que l’on revienne sans cesse sur ces couples aux habitudes et manières déjantées, rappelle également l’absurdité des moustiques et des pépites dans le dernier recueil de nouvelles de Guy Rewenig, *Den Här Müller spréngt iwwert säi Schiet a land am Guinnessbuch* (2020). Dans la nouvelle « Well », on y voit un couple qui organise sa sortie au lac de barrage de manière de plus en plus compliquée, jusqu’à ce que l’un d’eux se demande si tout cela est vraiment amusant. Dans ce livre aussi, les nouvelles étaient en quelque sorte « décalées », amusantes par leur invraisemblance, et elles dégénéraient tout aussi rapidement, avec des résultats inattendus, que dans *Herkull Heng*.
Le rythme de l’histoire, qui rend la lecture si agréable, tient aussi à la concision des nouvelles : Les lecteurs sont immédiatement plongés dans les différents scénarios, que ce soit par une première phrase percutante – qui est souvent une véritable déclaration, boum ! –, une des forces de l’auteur – ou par un monologue qui nous dévoile la vie intime d’un des personnages et nous rapproche davantage de sa vision du monde. Peu importe à quel point c’est absurde, on reste accroché, on ne lâche pas. Et c’est ainsi que les auteurs abordent aussi indirectement des thèmes qui ont un rapport avec la vie et notre société. À travers nos relations et nos manières d’interagir et de communiquer les uns avec les autres.
Heiansdo crée différentes perspectives sur une expérience, qui se succèdent les unes après les autres, se contredisant, jusqu’à ce qu’il ne soit finalement plus du tout clair ce qui s’est passé en réalité. Une affirmation, que l’on a d’abord prise pour vraie car elle se présente comme le « cadre du monde raconté », est peu après complètement remise en cause. Ah, ce bon vieux narrateur insaisissable ! On prend alors soudain conscience de la souplesse de ces impressions. Que ce n’est peut-être pas tant les intrigues et l’histoire absurde qui comptent, mais plutôt la dynamique entre les personnages. Et celles-ci sont simplement suggérées, sans être expliquées, ce qui est formidable. C’est le cas dans l’histoire du couteau « Schaarf Kéier », où l’on admire d’abord l’habileté de Mario lorsqu’il coupe des légumes… jusqu’à ce que l’histoire prenne un tournant inattendu et qu’on ne sache plus très bien si le point de vue de sa mère, qui l’admire, est juste, ou celui de la voisine, qui a une vision tout à fait différente de tout ce qui s’est passé… Et encore moins dans quelle mesure ces deux points de vue concordent, ou s’il y a quelque chose entre les deux, pour que l’histoire puisse se dérouler ainsi, telle qu’elle s’est terminée.
La nouvelle « Vollekssport » est une véritable réussite grâce à sa forme simple, qui parvient à créer une atmosphère à la fois immense, univoque et dense : personne ne commente l’apparence de personnages qui sont simplement désignés par leur nom de famille. Les ragots fusent, comme on sait le faire, le ton reproduisant avec précision le contenu des rumeurs d’une langue bien pendue, à la fois méchante et drôle. C’est comme dans le jeu « Je fais ma valise » : les rumeurs s’allongent de plus en plus. Mais il ne s’agit pas seulement d’un jeu de forme. Même s’il s’agit d’un collage orchestré de chuchotements, on peut imaginer le ton, voire les personnages avec leurs noms luxembourgeois typiques, les Schmit, les Wilwers et les Michels, dans un décor luxembourgeois, pour aller faire la fête à Éinen, à Gréiwemaacher ou à Greiweldeng, pour assister à un match de foot à Hesper, Esch ou Déifferdang. Ces dialogues animés soulèvent la question de savoir pourquoi l’auteur n’écrit pas aussi des pièces de théâtre.
Guy Rewenig : Herkull Heng, avec ses petites mains, installe un « Lutepotto » dans la rue devant chez lui et se retrouve en conflit avec la compagnie d’électricité. Des histoires incroyables. En luxembourgeois. Éditions Guy Binsfeld 2021. 304 p. 20 euros