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Feuilleton 8 min de lecture

Pëtzer

E. Digression sur Mamer

Article paru dans Édition octobre 2023
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Ceux qui montent au Tossebierg – ils ne sont pas nombreux – ou qui passent par là remarquent, dès l’entrée de Mamer, un énorme – enfin bon – tas de sable, c’est-à-dire du sable, de la terre, un minibus et même une profonde mare remplie d’eau, le tout derrière une clôture où, depuis quelques semaines, est accrochée une pancarte communale avec un point rouge : c’est là qu’il est prévu de construire « un immeuble de 26 appartements et quatre locaux commerciaux ». Ce qui s’est passé derrière cette clôture, ce sont des travaux préventifs menés par l’INRA, l’Institut national de recherches archéologiques. Il ne s’agit donc pas de fouilles de recherche, ce qui ne signifie pas qu’on ne construira pas sur ce terrain, car ils ne
fouillent pas, mais laissent les objets en place dans le sol, là où ils se trouvaient depuis deux millénaires.

Mais comme c’est souvent le cas à Mamer, il faut chercher les vestiges romains à toute vitesse. Sur les terrains les moins fréquentés du village, on peut en effet apercevoir un temple romain. Et on a déjà trouvé certaines choses : des thermes et des vestiges de maisons, juste en haut des nouvelles écoles, où des potes ont été mis au jour ; parmi ces ruines obscures, celle d’un dromadaire, une sensation archéologique qui n’a pas eu suffisamment de retentissement dans le pays.

De retour près du lac, on aperçoit la rue d’Areler, en contrebas – pas de Niewesaach –, la Mamer qui coule, le ruisseau, là où se trouvait autrefois tout ce
mélange de terre et de gravier se trouvait juste à côté du hameau. « Mais qu’est-ce que ces archéologues font là ? », se demandent les habitants de Nopern depuis quatre ans déjà, et ils finissent par émettre eux-mêmes des hypothèses, du genre : ils creusent, ils fouillent, ils tamisent, ils transportent et ils brossent, mais dans quel but ?

C’est très simple : près d’une caravane de chantier, la responsable du département romain de l’INRA, Lynn Stoffel, explique : « Nous continuons à mettre au jour des parties du vicus de Mamer » : il s’agissait d’une agglomération romaine, un village assez important qui a presque entièrement disparu sous la ville moderne de Mamer. La commune ne s’intéresse guère aux Romains ; là où d’autres villages pourraient développer une industrie touristique autour de ce site, à Mamer, on se contente tout simplement de construire. Et les Romains disparaissent sous les travaux.

Près de Lach nieft, les archéologues ont découvert les vestiges de ce qu’on appelle des « maisons en bandes », c’est-à-dire des maisons qui se dressaient le long de la voie romaine reliant Reims à Trèves en passant par Arles et le Kierchbierg. Ces maisons se sont dressées là pendant des siècles ; certaines ont même été reconstruites jusqu’à sept fois. De l’an 60 après J.-C. jusqu’aux environs de l’an 400, Mamer comptait déjà plusieurs milliers d’habitants ; non pas une ville, mais un grand village situé sur une route suprarégionale, c’est-à-dire doté d’infrastructures, d’artisans, de commerce, de commerce à longue distance, d’un pont sur la Mamer, de thermes et d’un cimetière, dont certaines parties ont déjà été mises au jour.

Quand on prend le temps d’observer la zone, que l’on appelle aujourd’hui « Maueren », ces murs construits à angle droit à partir de poteaux disposés en quinconce, qui rappellent vaguement les plans de chambres, et c’est bien ce qu’elles étaient : des pièces des Romains. Mais ces murs, précise Lynn Stoffel, ne sont justement pas des murs, ce sont les fondations des murs des maisons. Le niveau du sol – c’est-à-dire le sol au pied des maisons – a disparu ; il ne reste plus, depuis des siècles, que les fondations des maisons. Même ceux-ci, une fois les plans archéologiques dessinés et l’analyse effectuée, seront démolis et/ou recouverts en raison du chantier à venir, voir ci-dessus. Il y a toutefois une particularité ici : cinq puits, selon Lynn Stoffel, qui – et c’était « un cas particulier et carrément exceptionnel » – étaient reliés entre eux, ce qui signifie qu’il ne s’agissait pas d’eau potable, mais alors de quoi ? C’est justement la question. On ne trouve rien dans la littérature archéologique internationale qui permette d’expliquer de tels récipients. Ce serait une « histoire extrêmement passionnante ». Ces récipients auraient en effet la particularité que, lorsqu’on en appuie un, ils se brisent tous. Une première explication pourrait être que des artisans travaillaient ici, peut-être dans le métal, peut-être dans le verre, probablement des spécialistes du verre qui auraient eu besoin de beaucoup d’eau – il y avait en effet beaucoup de verre, 750 petits fragments, au Mamer Bulli, mais les restes doivent encore être analysés. Ce qui est déjà certain, c’est que des fragments provenant de 77 crânes ont été retrouvés, des crânes d’adultes et d’enfants. Mais aucun outil de cordonnier n’a encore été trouvé, malgré les spéculations : ici, on accumulait de l’eau pour travailler, puis l’eau s’écoulait dans un canal qui se jette dans la Mamer, qui faisait office d’égout. Et – sensation à la fin – on a également découvert un puits tout à fait profond et tout à fait normal, qui est actuellement en train d’être creusé jusqu’au fond, à cinq mètres de profondeur ; le puits a étécreusé à travers de la terre, puis à travers une épaisse couche de roche et à nouveau de la terre jusqu’à la nappe phréatique proprement dite ; il s’agit donc d’un puits isolé tout à fait normal destiné à l’eau potable, situé à proximité des puits reliés entre eux – l’archéologue est émerveillée par cette combinaison extraordinaire de découvertes. Sans oublier un élément très intéressant pour l’imagination : des attaches de pied
en métal, dont on ignore encore à quoi elles servaient.

Ce qui est particulièrement remarquable à Mamer, explique la spécialiste, c’est le sol humide. Ce qui a tout simplement pour conséquence qu’elle est « non seulement satisfaite, mais aussi heureuse » de ce qu’elle a trouvé là-bas, dans ce bassin de rétention naturel, car le sol humide favorise extrêmement bien beaucoup de choses. Elle s’installe un moment sur la table bancale de la cuisine. Et elle montre, à titre d’exemple, 930 pièces de monnaie dans leur contexte, car, dit-elle, ces pièces, qui avaient été perdues, ont été déterrées. Sur l’une d’entre elles, particulièrement belle et qu’elle aime montrer, on lit carrément « CAESAR » – pas Jules César, mais un de ses successeurs –, et sur l’autre face de la pièce, le portrait d’une femme, « Vénus au diadème », comme on l’appelle dans les milieux numismatiques. La pièce date de l’an 46 av. J.-C., de l’époque augustéenne !

Par ailleurs, Lynn Stoffel peut me montrer, dans un bac en plastique, ce qu’ils ont ramassé : des os d’animaux de boucherie, des tessons de poterie cassés, et puis, surtout : une lettre : un grand « L » en bronze, probablement un fragment d’une inscription provenant d’un bâtiment public, un couteau qui ressemble à un couteau à beurre moderne, avec une lame courte et large, un manche en os qui s’est bien conservé dans le Bulli, et une lame, un travail en filigrane, dont un côté est très fin, l’autre plus grossière, encore toute fraîche, donc humide et sale, ainsi qu’un bouchon en plastique ; il faut maintenant examiner le matériau. Et l’archéologue présente ensuite des chiffres impressionnants : 4 400 de ces pots auraient été récupérés à l’aide de sondes, dont 1 580, les plus fragiles, seraient déjà en cours de restauration. Et ils auraient découvert plus de 600 structures dans le sol, à savoir des murs, des fondations, des trous de poteaux et une poutre, une poutre de six mètres de long, ce qui constituait un record : c’était la plus longue poutre romaine jamais découverte dans le pays. Les Romains auraient utilisé ce bois pour consolider les berges de la Mamer, afin de construire une sorte de digue contre les crues régulières de la Mamer, ici, près de la fin du Brill. Parler de bois humide signifie, pour l’archéologue, qu’il y a encore beaucoup de travail à faire sur le terrain, notamment des analyses dendrochronologiques pour déterminer quand le bois a été abattu. Ou encore pour déterminer depuis combien de temps, près de 2 000 ans, ces morceaux de bois gisent dans la Mamer. C’est d’ailleurs là tout le problème de l’archéologie en général : c’est bien beau d’avoir mis tout cela en sécurité, mais il faut encore que tout soit traité, conservé, analysé et décrit par des spécialistes.

En ce qui concerne le terrain : il sera aménagé un jour ou l’autre, peut-être en 2026, il sera remblayé ou creusé plus profondément, ce qui fera disparaître les vestiges des murs romains ; il y aura alors un bassin de rétention nécessaire et un bâtiment en bonne forme s’y dressera, au cœur d’une zone aujourd’hui « inondable » ; en tout cas, il a été gravement inondé en 2021. Ce qui faisait alors le bonheur des archéologues a servi de bassin de rétention à l’époque. Ce n’est pas pour rien qu’aucune construction n’a été réalisée sur ce terrain depuis l’époque romaine, mais aujourd’hui, à Mamer, on en sait davantage à ce sujet.