BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Feuilleton 9 min de lecture

« Pas un seul euro de l’État » – Luc Laboulle

Après avoir été victime d'une escroquerie de 61 millions d'euros, l'avenir de Caritas est incertain. Elle ne peut plus compter sur l'aide du gouvernement.

Article paru dans Édition juillet 2024
Partager l'article sur

Caritas serait « un service prestataire pour l’État », a déclaré mercredi le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, à l’issue de la réunion de la commission de la famille consacrée à l’avenir des 500 employés de l’organisation humanitaire. Elle s’occupe des réfugiés et des sans-abri pour le compte de l’État ; les 61 millions d’euros détournés ces derniers mois n’appartenaient pas à l’État. L’État ne fait que verser à l’ONG, à intervalles réguliers, des sommes liées à des missions spécifiques dans le cadre de conventions, a souligné M. Frieden. Selon le gouvernement, cela représente 45 millions d’euros par an ; cette année, la moitié de cette somme a été versée à ce jour, dont une partie vient d’être volée. L’État exigera bien entendu le remboursement de cette partie par Caritas et se réserve le droit d’engager toutes les poursuites judiciaires nécessaires, a souligné Mme Frieden. Il s’agit en effet d’une « infraction extrêmement grave ». Le Premier ministre du CSV s’est montré impitoyable envers l’œuvre caritative catholique, ébranlée par une grave affaire de fraude.

« La casse du siècle soulève des questions », titrait lundi le Quotidien, après que Radio 100,7 eut déjà annoncé vendredi qu’une haute responsable de Caritas avait détourné 61 millions d’euros au détriment de l’organisation. Entre février et juillet, elle avait autorisé des centaines de virements d’une valeur totale de 28 millions d’euros vers un compte espagnol, d’où l’argent aurait apparemment été transféré vers un autre compte. Alors que le directeur général de Caritas, Marc Crochet, effectuait un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle de fin mai à début juillet, la directrice financière a contracté des lignes de crédit supplémentaires auprès de la Spuerkeess et de la BGL pour un montant total de 33 millions d’euros, qui ont également disparu. Devant le conseil d’administration et le directeur général, elle a justifié ces crédits en expliquant que l’État avait pris du retard dans le versement des subventions en raison du changement de gouvernement et du budget provisoire. On ignore encore ce qu’il est advenu des 61 millions d’euros, mais rien n’indique pour l’instant que Caritas y ait encore accès.

Le suspect, qui était en vacances en France la semaine dernière, s’est rendu à la police lundi, après que l’escroquerie a été découverte, et a été placé en garde à vue. Lundi matin, Marc Crochet avait déjà donné des détails sur le déroulement des faits aux stations 100,7 et RTL. À son retour d’Espagne, il aurait constaté des mouvements sur son compte pour lesquels il n’y avait aucune explication. La suspecte aurait feint de l’aider à rechercher des indices. Le 16 juillet, il se serait penché plus en détail sur la question et aurait trouvé des indices en l’espace de 15 minutes.

Cette affaire soulève de nombreuses questions. Notamment en matière de conformité, tant au sein de Caritas que dans les banques par lesquelles les virements ont été effectués et qui ont accordé les lignes de crédit. Selon les informations fournies par Land, les ordres ont été contresignés ; le parquet doit désormais déterminer pourquoi personne n’a malgré tout détecté la fraude. Marc Crochet a déclaré lundi à la radio 100,7 qu’il avait donné son feu vert à l’ouverture de la ligne de crédit lors d’un appel téléphonique passé depuis le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle : Il était certes inquiet, car aucun argent n’était encore parvenu du gouvernement, mais il n’avait pas soupçonné de fraude. Pendant son absence, il était remplacé par son directeur des opérations, un psychologue de formation qui n’a pratiquement aucune expérience en gestion d’entreprise.

Jean-Claude Franck, rédacteur en chef de 100,7, a émis l’hypothèse mardi, dans une analyse, qu’il pourrait s’agir d’un cas d’ingénierie sociale ou d’usurpation d’identité présidentielle ; une arnaque dans laquelle des escrocs s’introduisent dans une entreprise pour obtenir des informations privilégiées, qu’ils utilisent ensuite pour se faire passer pour un membre du conseil d’administration ou un directeur général et donner des ordres aux employés. Grâce à l’intelligence artificielle, il est désormais possible de simuler de manière trompeusement réaliste des e-mails, des appels téléphoniques et même des appels vidéo à l’aide de deepfakes. Il est probable que cette opération ait été planifiée de longue date. On ignore encore si la personne suspecte était au courant et si elle avait un complice au sein de Caritas.

Plusieurs employés de l’organisation humanitaire rapportent que d’autres membres du service financier, qui auraient posé des questions critiques, ont été mutés ou licenciés au cours des derniers mois. Le conseil d’administration et la direction étaient peut-être conscients que leur système interne de conformité et de sécurité présentait des failles : fin 2023, ils ont fait contrôler le service financier par un cabinet d’audit afin « d’améliorer les choses », comme l’a expliqué M. Crochet lundi à la radio. Il y a trois mois, la Fondation Caritas a embauché un consultant en gestion de haut niveau qui a publié, début juillet, une offre d’emploi visant à recruter un spécialiste en technologies de l’information. Ce dernier devait veiller au bon fonctionnement de l’infrastructure informatique interne, à l’architecture du réseau et à la sécurité des données.

Tant le conseil d’administration de la Fondation Caritas que la direction semblent dépassés par la situation, et ce bien avant cette semaine. À la radio, M. Crochet a révélé des détails qui relèvent en réalité du secret de l’instruction, a admis avoir été « naïf » et a reproché à l’auteure présumée d’avoir trahi sa confiance. La présidente de Caritas, Marie-Josée Jacobs, a déclaré sur RTL-Tëlé : « C’est la pire chose qui nous soit arrivée jusqu’à présent. » Une fois la fraude découverte, Caritas a demandé au cabinet de conseil PWC de l’aider à réorganiser son système et ses procédures afin de restaurer la confiance du public envers cette organisation qui dépend des dons.

Cette affaire a toutefois suscité une grande inquiétude, notamment parmi les 500 salariés. Lundi, Marie-Josée Jacobs et Marc Crochet ont convoqué une réunion du personnel au cours de laquelle ils ont déclaré, devant environ 200 salariés, que les emplois chez Caritas étaient assurés. M. Crochet a également assuré à l’OGBL, qui détient la majorité absolue au sein de la délégation du personnel, que les emplois et les salaires des salariés n’étaient pour l’instant pas menacés. Selon des informations du journal « Land », Caritas dispose actuellement encore de réserves s’élevant à 8 millions d’euros, ce qui suffit pour assurer la continuité des activités pendant deux mois (en 2023, les dépenses de personnel de la fondation s’élevaient, selon le rapport financier, à environ 22 millions d’euros).

On ne sait pas encore comment les choses vont évoluer. Lundi encore, M. Crochet se montrait confiant quant à la poursuite du soutien financier de l’État à l’organisation. Mercredi, le Premier ministre l’a contredit catégoriquement : « Nous avons également décidé que Caritas ne recevrait pour l’instant pas un seul euro de l’État. » Le gouvernement n’a pas confiance dans la structure actuelle ; sa mission est de « protéger les contribuables », a déclaré M. Frieden. C’est pourquoi il a exigé la nomination d’un interlocuteur externe – par exemple un administrateur provisoire – avec lequel le gouvernement pourrait échanger sur les « aspects pratiques ». La mission du gouvernement n’est pas de garantir la pérennité de Caritas, mais de veiller à ce que les réfugiés, les sans-abri et les autres personnes dans le besoin soient aidés. Il n’est pas improbable que la Croix-Rouge et d’autres organisations humanitaires prennent en charge les « services » de Caritas au Luxembourg jusqu’à nouvel ordre.

La question de savoir si Caritas Luxembourg, fondée en 1928, pourra continuer d’exister après la visite du pape François le 26 septembre dépendra dans un premier temps de la volonté de Spuerkeess et de la BGL de faire preuve de plus de compréhension que le gouvernement, et si Caritas accorde un report de remboursement des lignes de crédit. Mais à moyen et long terme, l’association caritative catholique ne pourra survivre qu’avec le soutien financier du gouvernement. La question est de savoir si le gouvernement y trouve un quelconque intérêt. Depuis plus d’un siècle, les congrégations catholiques et les associations caritatives constituent le socle social de l’État luxembourgeois, fondé sur le principe de subsidiarité, qui, aujourd’hui encore, délègue une grande partie de ses missions sociales à des organisations caritatives. La charité et les structures en partie encore féodales de Caritas ne correspondent toutefois plus à l’air du temps et la rendent manifestement vulnérable à la fraude. Conformément aux statuts, le conseil d’administration de la Fondation Caritas est toujours nommé par l’archevêque (après le départ d’Erny Gillen, l’archevêque de l’époque, Jean-Claude Hollerich, en avait lui-même pris la présidence pour un an fin 2012), son action s’inspire « de la conception chrétienne de l’homme, des valeurs de l’Évangile et de la doctrine sociale de l’Église catholique ». Sa plus grande « concurrente » dans le secteur des « services » sociaux, la Croix-Rouge, affiche une position plus neutre, plus ouverte et plus libérale. En tant que président de la Chambre de commerce, Frieden siégeait aux côtés de la présidente de la Chambre des salariés au sein de l’assemblée plénière de la Croix-Rouge, présidée par l’épouse du Grand-Duc, dont le conseil d’administration est dirigé par l’ancien président de l’UEL et de la Chambre de commerce, Michel Wurth.

Alors que la Croix-Rouge et d’autres organisations pourraient prendre en charge les activités sociales conventionnées par l’État ainsi que le personnel de Caritas au Luxembourg, il pourrait s’avérer plus difficile de trouver les moyens nécessaires pour poursuivre les projets de coopération internationale au Moyen-Orient, en Afrique et en Ukraine, qui sont principalement financés par l’UE. Pour les populations de ces régions en crise, l’absence d’aide pourrait mettre leur vie en danger. Au Luxembourg, Caritas devrait sans doute commencer par réduire ses effectifs administratifs si les subventions de l’État continuaient à faire défaut après les vacances d’été. Elle ne peut guère compter sur la solidarité de ses propres rangs : la tentative de regrouper l’archevêché, Caritas ainsi que les congrégations, particulièrement riches en biens immobiliers et en terrains à bâtir, au sein d’une structure administrative commune avait déjà échoué en 1995.