Au camping Fuussekaul, l’activité bat son plein. De nombreux Néerlandais arrivent pour passer l’été dans le nord du Luxembourg, une région qu’ils trouvent exceptionnellement vallonnée. Un wagon parcourt le camping au son d’une musique entraînante ; les enfants et leurs familles y montent. Pas de vacances d’été sans animations pour les enfants. De l’autre côté du camping, Marc Strasser, plus connu sous le nom de Jonn Happi, a monté son grand chapiteau bleu, le cirque Jonn Happi. « Mon temple », répond l’homme aux cheveux gris bouclés à notre arrivée. Quel dieu est-on en train de vénérer ici ? Celui de l’erreur et de l’indifférence, répond Marc Strasser. En fond sonore, une musique pop légère résonne ; suspendu à un trapèze noir, un garçon d’environ sept ans tend les bras, tandis qu’à côté, une fillette se balance sur un tissu rouge en soie. Marc Strasser lui explique comment plier au mieux ses jambes pour prendre la pose. D’autres enfants s’essaient aux tonneaux, aux dynamos et aux foulards de jonglage ; dans un coin se trouvent deux « slacklines », des cordes d’équilibre semblables à la corde raide. Marc Strasser travaille depuis plus de deux décennies dans le milieu du cirque ; chaque été, avec son association « Maach keen Zirkus asbl », il propose des ateliers aux enfants et aux adolescents afin de leur faire découvrir cet art. La demande est forte.
En 2015, Marc Strasser a créé Jonn Happi, dans le but de donner vie à un personnage de fiction durable. Les cheveux en bataille, un bandeau autour de la tête, un sac ou une toge, des lunettes sur le nez : voilà à quoi ressemble Jonn. À ce jour, Marc Strasser a à son actif entre 700 et 800 interventions et spectacles en tant que Jonn Happi, qu’il produit tous lui-même. « Au début, je ne savais pas vraiment ce que je cherchais à faire. Je me suis produit 50 à 60 fois, juste pour comprendre qui était vraiment ce personnage. » Il regrette que les pièces de théâtre au Luxembourg ne soient souvent jouées que quelques fois – avant d’avoir vraiment eu le temps de prendre leur envol. Comment définit-il son personnage ? Jonn Happi veut être parfait, une chose impossible, mais que la société nous fait croire être un idéal à atteindre, dit-il. Les erreurs doivent être dissimulées autant que possible. Jonn Happi incarne tous ceux qui, eux aussi, veulent parfois simplement tomber. « J’aime échouer et continuer. » Cette citation ne rappelle pas seulement le credo de Samuel Beckett, selon lequel il faut continuer à échouer et mieux échouer ; cette philosophie de vie est également une caractéristique essentielle du clown. Marc Strasser n’aime toutefois pas se voir affublé de cette étiquette.
Lorsque Jonn Happi se produit, il ne s’adresse pas exclusivement aux enfants : les adultes s’amusent eux aussi. En effet, il parvient habilement à jouer sur deux niveaux. Lorsqu’un enfant est invité à monter sur scène pour l’aider, par exemple à lancer des confettis, et qu’il ne suit pas les instructions comme il faut, Jonn Happi lève les yeux au ciel. À plusieurs reprises, quelque chose ne fonctionne pas dans le spectacle, que ce soit le saut à la corde ou le numéro de magie. Le public réagit inévitablement par des rires. On ne sait pas toujours si c’est improvisé ou prévu. Il s’est notamment inspiré du théâtre espagnol et du trio de mimes Tricicle. Mais aussi Helge Schneider, qui « ne prend rien au sérieux et pourtant est sérieux ». Cette définition s’applique aussi bien à Marc Strasser qu’à Jonn Happi. Leur voix est toujours calme, une certaine retenue leur est inhérente – l’exubérance émotionnelle semble leur être étrangère. Il reste néanmoins de la place pour les sentiments. Comment définit-il ce qui est drôle ? S’attarder sur un détail insignifiant et l’amplifier, voilà ce qui est drôle. Il développe ce que les enfants lui transmettent ; en outre, il faut disposer d’une panoplie de techniques.
À ce jour, on ne sait pas exactement pourquoi les gens rient. Le succès des comédies, des spectacles de cirque et du yoga du rire prouve toutefois qu’ils aiment le faire. Du point de vue de la biologie évolutive, le rire joue le rôle de « ciment social » et constitue une forme de communication. D’autres primates rient également, ce qui laisse supposer que cette capacité nous était inhérente bien avant que nous ne développions le langage et d’autres capacités cognitives. Reconnaître une blague en tant que telle et en rire témoigne d’une compétence sociale, favorise l’esprit de groupe et le bien-être, et donc la cohésion entre les personnes – tout en désamorçant les dangers potentiels. Si une blague n’était pas drôle, elle le devient d’autant moins qu’on la commente. Pourtant, la psychologie tente malgré tout d’analyser le phénomène de l’humour. Sigmund Freud décrivait l’humour comme un mécanisme de défense mature ; le rire permettrait de libérer le stress accumulé et l’« énergie nerveuse ». Le professeur canadien Rod A. Martin a développé une théorie en quatre dimensions de l’humour : L’aspect cognitif, qui se manifeste par la présence d’une incohérence ou d’une incompatibilité dans un énoncé. Cet aspect déclenche la composante émotionnelle de l’humour, la gaieté – qui, soit dit en passant, peut également être mise en évidence par des tomographies cérébrales. Troisièmement, la composante sociale est déterminante pour Martin, car les gens rient davantage lorsqu’ils sont en groupe que lorsqu’ils sont seuls. Le rire vient s’ajouter comme quatrième expression non verbale de la gaieté.
Des études montrent que les arts du cirque ont un effet positif sur le développement de l’enfant. Ce qui est important ici, c’est de pouvoir s’essayer à différentes activités sans subir la pression de la performance associée à l’école. Avec un peu d’aide, chacun peut trouver ce qui lui convient, que ce soit le trapèze ou le jonglage. Marc Strasser a l’impression qu’un certain nombre d’enfants ont aujourd’hui déjà plus de ressources qu’il y a une décennie, qu’ils sont extrêmement à l’aise sur le plan psychomoteur. Dans le chapiteau de Jonn Happi, les parents sont désormais arrivés et sortent fièrement leurs smartphones. « Tout le monde dans le bureau, s’il vous plaît », lance Marc Strasser aux enfants. Chacun va chercher des foulards de jonglage. Il s’agit de lancer les foulards en l’air et de se tapoter la poitrine, de se toucher le nez et l’oreille avant que le foulard ne retombe au sol. Chaos général et éclats de rire, on prend des photos, puis on rentre chez soi. Marc Strasser propose d’aller déjeuner au snack-bar d’à côté.
Cet homme de 48 ans a grandi à Bartringen au sein d’une famille d’ouvriers où personne ne s’intéressait à l’art ni au théâtre. Enfant et adolescent, il pratiquait le basket-ball avec passion ; mais il n’avait pas la discipline nécessaire pour en faire un sport de haut niveau, raconte-t-il. Il s’est alors tourné vers le skateboard. Il s’est toujours intéressé aux groupes marginaux de la société et avait un esprit rebelle. À 16 ans, il a quitté l’école pour suivre une formation dans une imprimerie et s’acheter une guitare et un ampli avec son premier salaire. Mais cette période de sa vie fut elle aussi de courte durée, car il n’aimait pas être salarié. Parallèlement, il a pris conscience qu’il n’était « pas particulièrement doué » en matière de musique. La prochaine étape fut l’école de formation d’éducateurs de Fentingen, où il a découvert le cirque pour la première fois il y a 25 ans. « Cela a déclenché en moi une véritable euphorie – surtout le fait de pouvoir partager ce que j’avais appris avec les autres. » Sa recherche d’une voie professionnelle touchait à sa fin : il s’est rendu à Bruxelles, à l’école de cirque, pour y étudier la pédagogie propre à ce domaine, puis à Ibiza, à l’école de clown du Néerlandais Eric de Bont. Au Luxembourg, il a ensuite rejoint la troupe de cirque Zaltimbanq et a commencé à tisser des liens avec d’autres artistes. Il a notamment mis en place, pendant 15 ans, la section cirque du Lycée Ermesinde avec des personnes partageant les mêmes passions.
« Dans ma vie, je distingue quatre piliers : la peur, la sécurité, la santé et le plaisir. » Certes, un revenu stable, c’était bien, mais la santé et le plaisir commençaient à passer au second plan, et de toute façon, la sécurité n’existe pas. La décision de se mettre à son compte a mis du temps à mûrir. Dans ce petit pays qu’est le Luxembourg, où les voies traditionnelles sont souvent inscrites dans les gènes, on remarque vite ceux qui sortent du rang. Que transmet-il à ses trois enfants adolescents ? « Je suis tout aussi conventionnel que les autres. Je dis à mes enfants qu’ils doivent terminer leurs études en beauté. » Il faut un certain dégoût de la société pour découvrir son propre potentiel.
Stephan Kinsch a participé à la création de l’école de cirque Zaltimbanq (et est directeur général du Letzebuerger Land). Il raconte que, lors d’un sketch qu’ils jouaient ensemble, Marc Strasser était censé jouer le rôle du sévère – mais il n’y est pas parvenu. Plus tard, Strasser a expliqué à son partenaire de scène que son petit garçon était dans le public et qu’il n’aimait pas que son père se montre si sévère sur scène. Il vit aujourd’hui avec sa famille dans une maison à Heiderscheid. C’était comme ça à Bartringen dans les années 80, dit-il, et c’est ce genre d’enfance qu’il souhaitait pour ses enfants. Leur propriété s’étend sur un hectare et demi de terrain, sur lequel sa femme élève une douzaine de moutons ardennais à tête rousse et quelques poules. Là aussi, les enfants ont leur place : ils sont initiés de manière ludique à la nature et aux animaux lors d’ateliers saisonniers.
Avant un concert, Marc Strasser essaie de se recentrer, pratique l’entraînement autogène et tente de faire abstraction de ce qui précède et de ce qui suivra. Le spectacle n’en est que plus stable. Mais les essais sonores ou les imprévus peuvent parfois s’immiscer de manière inattendue dans le spectacle. Jonn Happi aime jouer avec les attentes. Mais surtout, il aime le présent. « Si tu réfléchis à l’instant présent, cet instant est déjà mort. » Sur sa page d’accueil, on trouve un lien vers un exercice de deux minutes consacré au « ne rien faire ». Même s’il n’utilise pas les mots « méditation » et « pleine conscience » dans la conversation, ceux-ci sont à la base de sa pratique. Depuis quatre ans, il prend également des bains très froids selon la méthode du Néerlandais Wim Hof – uniquement en hiver. Les adeptes de cette pratique ne jurent que par un système immunitaire renforcé et une meilleure capacité de concentration. Dans un reportage de la SWR il y a deux ans, Marc Strasser expliquait que le personnage de Jonn Happi était aussi un exutoire « pour ne pas exploser de la tête ». Interrogé à ce sujet, il répond : « La société est complètement folle en ce moment – je peux en parler sur scène. » Il intègre dans ses spectacles des observations et des réflexions sur l’éducation et la vie en communauté. Il souhaite également transmettre au public le privilège de profiter de l’instant présent malgré tout. Marc Strasser doit retourner dans sa tente, le prochain groupe d’enfants va bientôt arriver. Un Néerlandais, qui passe ses vacances dans le bungalow d’à côté, lui lance qu’il passera ce soir pour faire du hula-hoop.