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Feuilleton 4 min de lecture

Moloch

Cinéma

Article paru dans Édition mars 2022
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La ville est plongée dans une averse qui semble ne jamais vouloir s’arrêter, mais aucune purge dévastatrice ne semble se produire. Gotham City, telle que la met en scène le réalisateur Matt Reeves dans son film *The Batman*, est une ville pleine de contradictions. Une mégalopole tentaculaire, plongée dans une obscurité permanente, où évolue le sombre ange vengeur vêtu de son costume de chauve-souris. En fond sonore, on entend l’Ave Maria de Franz Schubert et Something in the Way de Nirvana. Un appel à la rédemption, à la guérison, s’y fait entendre, mais reste sans réponse, car la grande ville se met elle-même des bâtons dans les roues en raison d’une criminalité croissante.

Ce qui, dans bon nombre de ces films récents consacrés à Batman, va au-delà de la simple dramaturgie du suspense, c’est le lien entre la pègre et la sphère politique, qui s’éloigne considérablement des films de super-héros Marvel, et ne suit en rien les adaptationsde Tim Burton du début des années 90.

La trilogie « The Dark Knight » du réalisateur Christopher Nolan a fait figure de référence et a marqué son époque, se posant pour ainsi dire en réponse aux événements qui ont suivi le 11 septembre. Le film de Matt Reeves s’inscrit dans cette lignée, mais se révèle encore plus désabusé, plus cynique, plus résigné : Bruce Wayne (Robert Pattinson) est le fils d’un millionnaire le jour ; la nuit, il enfile son costume de chauve-souris et devient un justicier autoproclamé, Batman. Depuis deux ans, il aide la police de Gotham à lutter contre la criminalité. Lorsque le corps du maire Don Mitchell (Rupert Penry-Jones) est retrouvé, accompagné d’un message mystérieux réclamant « la fin des mensonges », les fondations mêmes de la ville menacent de s’effondrer.

Le Riddler (Paul Dano) est le cerveau derrière cette enquête : à travers des énigmes ludiques, il cherche à mettre en lumière les abîmes dans lesquels sombrent les responsables de Gotham. Or, la police et le parquet préfèrent étouffer l’affaire plutôt que de la poursuivre. Batman, aux côtés du lieutenant James Gordon (Jeffrey Wright), homme d’une intégrité inébranlable, se lance sur la piste d’un réseau de corruption, de chantage et de meurtres. Au lieu de faire arrêter les meurtriers, la municipalité a créé son propre abîme. Un pouvoir parallèle, fait de corruption et de violence, se dessine, s’étendant jusqu’aux plus hautes sphères politiques.

Le film de Matt Reeves, qui met justement ainsi en avant ses références au film noir classique, évoque l’existence d’organisations criminelles, dirigées par le parrain de la mafia Carmine Falcone (John Turturro), au sein de l’État, qui recourent à l’insécurité, à la menace paralysante et à la violence pour empêcher tout changement. Même le lieu, la ville, a perdu tout son éclat, toute sa fascination, aussi menaçante soit-elle. Travis Bickle, dans le néo-noir Taxi Driver (1971) de Martin Scorsese, ne souhaitait encore rien de plus qu’un déluge qui emporterait toute la racaille de la ville. Le Riddler tente de lever ce souhait, cette contradiction mentionnée plus haut, et de concrétiser les paroles de Bickle. Dans tout cela, ce Batman est davantage un observateur passif. Quelqu’un qui ne voit que lui-même.

Dans le Batman de Reeves, le grand mythe américain de la libération par l’action est remis en question. On y voit à peine de scènes d’action. Seule la grâce peut donc sauver son héros. Avant tout, Batman est devenu un problème pour lui-même ; il est tellement accablé par la culpabilité et le poids du passé qu’il ne peut qu’en devenir pathétique. Ce n’est pas un hasard si le compositeur Michael Giacchino l’annonce par une variation de la Marche funèbre de Chopin. Batman est « l’ange de glace », un saint bizarre auquel on rend hommage par le biais d’une projection de projecteurs, qui émerge de son vide intérieur pour entrer dans la lumière. Ce Bruce Wayne, interprété avec une grande retenue par Robert Pattinson, fuit la prise de conscience de sa culpabilité en se réfugiant dans un rituel, une succession d’actes de violence, dont il ne pourra se libérer qu’en s’engageant pour une cause juste et en devenant ainsi un symbole d’espoir.