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Feuilleton 6 min de lecture

Ajoute un peu de sumac

Le jeune cinéaste Kiyan Agadjani a présenté cette semaine son court-métrage *Arman & Elisa* au Festival du film de Luxembourg. Une rencontre

Article paru dans Édition mars 2023
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Ajoute un peu de sumac
Kiyan Agadjani © Photo : Sven Becker

Alors qu’il se précipite au Café Knopes avec trois minutes de retard sur l’heure du rendez-vous, Kiyan Agadjani commence par s’excuser à plusieurs reprises. Ce Luxembourgeois d’origine iranienne, né en 1998, vêtu d’une veste kaki et d’un pull à col roulé couleur moutarde, aux sourcils broussailleux et à la moustache, se prépare actuellement à la première de son court-métrage Arman & Elisa au Festival du film de Luxembourg, dans la section « Shorts made in/with Luxembourg ». Dans ce film, Arman (joué par Shayan Arendt), un jeune Iranien qui vient d’arriver au Luxembourg et ne maîtrise aucune des langues nationales, rencontre Elisa (jouée par Elise Krieps, la fille de Vicky Krieps) à l’école primaire. Une amitié timide naît entre les deux enfants : ils comparent leurs boîtes à goûter, dont le contenu diffère, et communiquent sans connaître les mots justes. C’est un regard enfantin qui est ici porté sur le processus d’intégration interculturelle – le Luxembourg est notamment évoqué à travers « Colette a Fernand » et « Quiddegebeess » – et qui utilise un malentendu linguistique amusant comme métaphore réussie de ce processus.

« Ce n’est pas un film autobiographique », déclare Kiyan Agadjani. On peut qualifier son enfance de typique de la classe moyenne luxembourgeoise : fils d’un architecte-peintre et d’une historienne de l’art diplômée, il grandit à Esch-sur-Alzette, suit des cours de musique et de piano au conservatoire, puis passe son baccalauréat au LGE, section littéraire. Le tout avec toutefois une touche iranienne, puisque l’on parlait persan à la maison. Après le Minett, il part étudier en Grande-Bretagne, où il obtient un diplôme en cinéma à l’université du Kent et réalise son premier court-métrage, George Barton, sur l’analphabétisme chez les adultes. Pour les personnes issues de l’immigration, se situer « quelque part entre les cultures » est presque devenu un cliché – et pourtant, Kiyan Agadjani utilise lui-même cette expression. Même s’il ajoute qu’en réalité, il est avant tout luxembourgeois « mat e bësse Sumach drop » (une épice utilisée dans la cuisine iranienne, ndlr). Selon lui, le Luxembourg traverse depuis des générations une crise d’identité permanente, dans laquelle personne ne parvient vraiment à cerner ce qui définit réellement la culture et la langue, ni comment les cultures s’entremêlent dans ce pays.

Dans *Arman & Elisa*, le réalisateur aborde également une certaine forme de « différence » qui a marqué sa vie. « Au Luxembourg, cela se manifeste de manière très subtile, dans la façon dont on aborde les gens, dans la langue. Cette différence se transmet par des nuances dont on n’a pas forcément conscience sur le moment. » Cela fait partie de la réalité du pays, même si on ne la perçoit souvent pas comme telle, même si l’on se sent globalement à l’aise et en sécurité au sein de la société. « L’environnement que nous offrons aux enfants qui arrivent ici est extrêmement important. Nous avons le devoir de leur transmettre l’importance de l’empathie », dit-il. Il semble convaincu, presque excessivement idéaliste. « Je n’ai pas l’ambition de changer le monde. Mais si un spectateur y réfléchit un peu, je considère cela comme un succès. »

La possibilité de bénéficier, ici, d’aides à la production cinématographique et – par rapport à l’étranger – de meilleures perspectives dans le secteur du cinéma l’a incité à revenir au Luxembourg. Outre ses activités de réalisateur et de scénariste, il travaille également comme assistant réalisateur. Principalement pour gagner sa vie. Mais cela lui a également permis, ces dernières années, d’acquérir une vision plus globale du cinéma. Il a d’ailleurs découvert très tôt les grands classiques, en regardant les films de Scorsese, de Palma, Chaplin et Buñuel dès ses années d’école, inspiré par son professeur d’anglais Jean-Marc Lantz, qui lui a remis un exemplaire annoté de *1001 Movies you must see before you die*. Plus tard viendront les œuvres des cinéastes iraniens, ceux qui ont tourné et continuent de tourner leurs films en Iran dans des conditions difficiles (Jafar Panahi, Abbas Kiarostami, Asghar Farhadi – « une petite fenêtre sur mon autre pays ») et celles qui, en diaspora, ont créé leur propre genre cinématographique hybride (Ana Lily Amirpour, Marjane Satrapi).

Kiyan Agadjani donne l’impression d’être un battant, débordant d’énergie et d’ambition ; il proclame son amour du cinéma avec verve et, à l’instar d’autres représentants de sa génération, il ne semble guère en proie au doute. Cette impression est-elle trompeuse ? Il admet bien sûr subir une certaine pression et n’être pas à l’abri des multiples attentes qu’il se fixe, nourries notamment par les comparaisons avec les autres. Il ressent également comme un fardeau les multiples crises qui secouent le monde. La tension politique croissante en République islamique, ainsi que les manifestations, font régulièrement l’objet de discussions au sein de sa famille et, comme pour tant d’Iraniens et d’Iraniennes de la diaspora, « s’accompagnent d’une incroyable tristesse et d’une mélancolie qui me touchent également. Je ne peux imaginer de combat plus important que celui qui se déroule actuellement là-bas. » La question de l’identité a en quelque sorte trouvé sa place dans *Arman & Elisa*, et Kiyan Agadjani n’exclut pas qu’elle puisse refaire surface. Il ne souhaite toutefois pas se réduire à cela, car après tout, ce n’est qu’un aspect de sa vie.

Il ne peut pas imaginer que le cinéma puisse un jour disparaître au profit des services de streaming. L’expérience collective, celle de se retrouver ensemble dans une salle obscure, les yeux rivés sur l’écran pour suivre une histoire, est bien trop forte pour cela. Il n’en garde pas moins une vision plutôt pragmatique de la commercialisation de ses films. Après une tournée des festivals, l’occasion de célébrer le film et son équipe, il souhaite que son œuvre soit visionnée en ligne par le plus grand nombre possible de personnes. George Barton, par exemple, est disponible gratuitement sur Internet depuis un an – certainement aussi parce que Kiyan Agadjani n’en est qu’à ses débuts dans l’industrie cinématographique.

Le regard enfantin que l’on retrouve dans *Arman & Elisa* ainsi que dans *George Barton* lui tient particulièrement à cœur. C’est aussi pour cette raison qu’il a opté pour des couleurs vives dans la conception des décors, pour une sorte d’esthétique de livre d’images (Arman apprend ses premiers mots avec Meng éischt dausind Wierder op Lëtzebuergesch, exactement comme cela avait été le cas pour Agadjani). Il considère que ce regard enfantin est caractéristique du cinéma iranien, car la voix des enfants y incarne la vérité et l’innocence. « On peut faire dire aux enfants des choses que les adultes ne peuvent pas exprimer. » La vision artistique des films d’Agadjani en est encore à ses balbutiements, les dialogues notamment mériteraient d’être améliorés, mais le potentiel artistique est bien là. Son ambition est de tourner un long métrage, mais avant cela, il souhaite s’essayer à d’autres courts métrages : « Je ne veux raconter une histoire que si j’y crois vraiment. »