Tout va pour le mieux pour Antoine Pohu en ce moment, il est très sollicité. C’est le Prix Laurence, qu’il a remporté à l’âge de 18 ans pour son texte *Le Masque*, qui a marqué le coup d’envoi de sa carrière littéraire. Dans le milieu littéraire, ce prix fait office de tremplin vers la professionnalisation. Aujourd’hui âgé de 25 ans, Antoine Pohu enchaîne les engagements dans des lieux culturels et les publications de romans et de nouvelles. En 2019, un an après son premier prix, il a remporté, dans le cadre du Concours national de littérature, le prix de la catégorie des jeunes auteurs pour *La Quête*, dont le jury a salué la « grande maturité stylistique ». En 2020, le texte a été publié aux éditions Op der Lay ; en 2023, son deuxième roman, *Parfois la nuit se tait*, et la nouvelle *Nous sommes celleux qui marchent dans la ville* ont été publiés chez capybarabooks. Il a également participé au projet de Maskénada intitulé « E roude Fuedem duech de roude Buedem ». Il continue actuellement à travailler sur le projet Popera, un opéra inclusif, et mettra en scène fin avril, en collaboration avec Anne Simon, une version adaptée du *Frühlingserwachen* (Spring Awakenings) de Wedekind au Kapuzinertheater.
Par un matin glacial, nous retrouvons l’écrivain à la boulangerie Fischer à Mersch. Il se présente vêtu d’une veste bleu ciel, d’une écharpe rouge et de Doc Martens, et s’excuse pour son emploi du temps chargé. Pohu enchaîne actuellement des journées de douze heures. D’une part, les répétitions battent leur plein à quelques pas de là, au Théâtre de Mersch : c’est là que « Pandora », une lecture accompagnée musicalement par le pianiste Arthur Possing, sera présentée en première ce vendredi soir. Plus tard dans l’après-midi, il se rend à Bonneweg, où se poursuivent, au Kasemattentheater, les répétitions d’une pièce sur la pauvreté, *Les exclus du festin*, d’après un texte de Claude Frisoni. Il y est responsable de la dramaturgie.
Antoine Pohu a grandi à Kirchberg avec ses trois frères, dans une maison où sa famille vit depuis plusieurs générations. À l’époque où son arrière-grand-père y vivait, c’était une ferme – celle-ci a été démolie par la génération suivante et remplacée par trois maisons dans lesquelles vivent ses parents et son oncle. Sa mère travaillait comme enseignante, son père comme serveur. Le fait que son père soit originaire des environs d’Angers explique-t-il son choix, plutôt inhabituel pour un locuteur natif luxembourgeois, d’écrire en français ? « En partie », répond Antoine Pohu. Avant l’âge de 15 ans, il préférait l’allemand et lisait surtout de la fantasy. Il attribue son passage au français à la découverte de classiques de la littérature française tels que *Les Misérables* de Victor Hugo et les œuvres d’Émile Zola. C’est aussi pour cette raison qu’il a opté pour la section linguistique du LGL, ce que ses professeurs de chimie et de mathématiques ont tenté de lui faire abandonner avec véhémence. En dehors de l’école, il jouait de la guitare et pratiquait l’escalade. Il a ensuite entamé des études d’histoire à l’ULB à Bruxelles, puis un master en sciences du théâtre.
C’est dans le cadre de ce master qu’il s’est engagé politiquement, influencé par des professeurs marxistes et en « glissant » vers le milieu militant queer, raconte-t-il. Il a consacré son mémoire de licence à la violence policière et à la manière dont les corps des manifestants étaient représentés dans les journaux à la fin du XIXe siècle. Cette politisation transparaît avant tout dans son dernier ouvrage, *Nous sommes celleux qui marchent dans la ville*, qui aborde la colère, la méfiance et l’incompréhension de la jeune génération face à la stagnation politique des baby-boomers : dans ce texte, des enfants dénoncent leur père despotique, un roi décrépit et corrompu. Le texte se situe à mi-chemin entre la littérature et le tract politique et témoigne, outre du conflit générationnel, d’une profonde fracture sociale : « Comme une canalisation qui, telle une toile d’araignée, relie tout en un discours dont nous sommes les revendicateurs, dont toi tu es le bourreau. » C’est également le premier texte entièrement réécrit selon les principes de la parité de genre en langue française à être publié ici. Il n’a toutefois pas l’intention de s’engager politiquement au sein d’un parti, précise Pohu. Dans ses deux premiers ouvrages, la politique était encore plutôt laissée de côté. Dans *La Quête*, il a tissé l’histoire d’un écrivain en quête de lui-même qui finit par écrire un récit fantastique sur deux orphelins en fuite.
« Je ne suis pas un grand fan des livres qui traitent d’un sujet bien précis », déclare l’auteur. En réalité, il trouve cela bien et c’est d’ailleurs voulu : il est notamment impossible de résumer en une seule phrase de quoi parle son deuxième roman, *Parfois la nuit se tait*. Bien que ses livres aient globalement reçu des critiques positives, cet aspect a quelque peu dérangé les critiques. Sur Radio 100,7, on a évoqué un certain manque de direction dans ce que l’auteur souhaitait transmettre au public. Le livre se déroule à Bruxelles, le protagoniste est un pianiste de jazz ; Pohu y aborde ses amitiés et le désir de rompre avec sa propre existence, de prendre un nouveau départ. Le critique du journal *Das Wort* a qualifié ce livre de « pure poésie » et de « pureté stylistique ». Pohu raconte fièrement que lorsqu’il apporte quelques exemplaires de son livre à la librairie Alinéa, ceux-ci partent en un rien de temps. Et ce, bien qu’une grande partie de la population ignore l’existence même de la littérature luxembourgeoise ou ait des préjugés à son égard – par exemple, le fait que les littératures des petits pays soient souvent qualifiées de provinciales et étroites d’esprit.
Dans l’œuvre d’Antoine Pohu, on retrouve une poétique ainsi qu’un don pour l’observation, notamment du quotidien et de l’environnement immédiat. Il aborde la solitude, les amitiés, ainsi que le cheminement vers la découverte de soi que l’on doit parcourir dans sa jeunesse. Lorsqu’on s’entretient avec l’écrivain, on perçoit également une conscience aiguë de la façon dont on est perçu – ce qui détermine à son tour la manière dont on se présente. Il semble que les propos d’Antoine Pohu soient tous mûrement réfléchis et mesurés. Il précède les phrases le concernant qui pourraient être mal interprétées de mots atténuant ou ironisant. Alors que nous flânons vers le théâtre, Pohu explique que l’étiquette de « transfuge de classe » est une appellation qu’il n’aime guère se voir attribuer ; celle du parvenus qui surmonte ses origines sociales. Peu après, il précise qu’il ne voulait pas que cela soit perçu comme une limitation.
L’introspection est un élément essentiel du travail d’écriture. Parallèlement, la Génération Z, plus que toute autre avant elle, est habituée à contrôler l’image qu’elle renvoie. Elle la façonne quotidiennement sur Internet et grandit ainsi avec une sorte d’hyper-conscience d’elle-même et de ses semblables, sans parler de l’actualité mondiale en constante évolution. Ils perdent ainsi une certaine légèreté. Antoine Pohu, lui aussi, a compris les codes des réseaux sociaux. Sur Instagram, le récit de sa propre vie d’artiste s’est professionnalisé au cours des dernières années.
L’écrivain fait la navette entre Bruxelles et Luxembourg ; c’est ici que naissent presque tous ses projets rémunérés, explique-t-il. Le rapport au pays change quand on y vit en permanence, et il apprécie ce changement de rythme. Le rythme effréné et bruyant de la vie au théâtre alterne avec les moments calmes consacrés à l’écriture.
Il perçoit la scène littéraire luxembourgeoise comme un milieu marqué par la solidarité. Elle est conviviale, mais le risque du copinage et de la « cage dorée » existe bel et bien. Le fait qu’Antoine Pohu siège désormais au jury du prix qu’il a remporté à l’âge de 18 ans montre à quelle vitesse on peut atteindre son apogée dans ce pays. Ian de Toffoli, éditeur chez Hydre Editions, le qualifie de « relativement brillant » ; son éditrice, Susanne Jaspers, salue sa capacité d’apprentissage et sa rigueur. Ian de Toffoli le soutient, lit ses textes et les commente. L’auteure Nathalie Ronvaux a elle aussi collaboré étroitement avec l’auteur. « Au début, elle commentait chaque mot, rayait des pages entières. J’ai compris : soit je prends l’écriture au sérieux, soit je ne la prends pas au sérieux. » Il avait entendu dire que l’éditrice Susanne Jaspers, de capybarabooks, était la correctrice la plus exigeante – et il a décidé de faire appel à elle pour son deuxième roman. Son troisième roman, *Après nos désirs*, paraîtra également chez cet éditeur à la mi-mars. Il y est question de jeunes personnages qui peinent à trouver leur place dans le monde et qui rencontrent des difficultés parce qu’ils « veulent façonner leurs relations affectives différemment de ce que faisaient leurs parents ». À cela s’ajoute un fantastique contre-récit mettant en scène un épouvantail et un voyage effréné à la recherche de l’insouciance. Le livre serait également une tentative de mêler l’intime et le politique.
Pohu bénéficie du statut d’artiste, ce qui fait de lui l’un des très rares écrivains du pays à en bénéficier. À cet égard, on peut dire qu’il a déjà « réussi » : il peut vivre de son art. Les générations précédentes d’auteurs gagnaient leur vie en enseignant au lycée et écrivaient le soir et pendant les vacances scolaires. Les attentes vis-à-vis de la vie d’artiste ont évolué chez une partie de ces nouveaux auteurs. Lors d’une émission sur l’échec diffusée sur Radio 100,7, l’écrivain a décrit l’une de ses craintes : celle que son écriture ne recèle plus rien d’intéressant pour lui à un moment donné, qu’il finisse par s’en lasser. Alors que nous nous tenons dans la salle obscure du théâtre de Mersch, Arthur Possing joue du piano, il exprime sa crainte que l’acquis social que représente le statut d’artiste ne soit l’une des premières choses à s’évaporer lorsque les choses tourneront mal et que le « château gonflable de princesse » éclatera. Mais on n’en est pas encore là, et il faut continuer à écrire.