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Livres 4 min de lecture

Une lecture de plage un peu différente

Luxemburgensia

Article paru dans Édition mars 2024
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Un homme se retrouve sur une île… Ce qui commence comme une blague éculée devient, dans la « Robinsonade » de Raoul Biltgen, *Meine Insel*, une affaire on ne peut plus sérieuse. Un homme, qui s’appelle peut-être Jean-Marie, mais qui a depuis longtemps abandonné son nom, est tombé par-dessus bord d’un cargo sur lequel il avait embarqué, alors que la mer était très agitée. Par un coup de chance, il a réussi à se réfugier sur une petite île, où il vit désormais. Seul, entouré de rien d’autre que l’eau de mer, et en apparence même plutôt satisfait. Il se fait appeler Robinson dans cette nouvelle réalité, où sa vie passée et son ancienne identité tombent peu à peu dans l’oubli et où il se construit une nouvelle existence à partir de zéro. Il apprend à survivre et à se suffire à lui-même ; il se parle tout seul et dresse des listes de ses biens matériels et de ses progrès – comment il apprend à fabriquer des outils, comment sa cabane, d’abord improvisée, devient peu à peu un véritable foyer, et comment il explore l’île. Jusqu’à ce qu’un intrus – hallucination ou réalité ?! – vienne soudainement perturber son idylle, qu’il a péniblement construite et entretenue, et que les rapports de force doivent être redéfinis…

Son autorité et son sentiment de contrôle sont ébranlés lorsqu’un deuxième naufragé arrive sur « son île ». On ne sait pas vraiment s’il s’agit d’une personne réelle ou d’un fantasme qui vient perturber la solitude de Robinson ; la simple présence du nouveau venu représente une menace mortelle pour Robinson.

« Tu m’écoutes ? Oui. Le mien. Le tien. Oui. Silence. Et le radeau ? Le radeau aussi. Silence. Et la plage. Oui. Celle sur laquelle tu te trouves. Oui. Et l’île. Oui. Celle sur laquelle tu te trouves. Oui. À qui appartient tout ça ? À toi ? À moi. Pas avec un point d’interrogation à la fin. À toi ? Non, avec un point d’exclamation. À moi ! […] C’est clair ? Clair. Quoi ? Ton île. »

C’est un roman clair et minimaliste, dont les chapitres courts et le langage sobre et factuel font écho au « huis clos » de l’île et à l’isolement. Il s’agit de savoir si et comment on peut s’accommoder de soi-même, comment la solitude peut fonctionner ou si elle doit inévitablement nous mener à la folie. Robinson s’est fait une place confortable, et bien qu’il se remémore parfois sa vie passée, il semble s’être pour l’essentiel résigné, voire s’être fait une raison, de pouvoir ici se raconter tout cela lui-même, selon ses propres récits. Son passé, son identité, son présent. Et il ne semble d’ailleurs plus vraiment vouloir quitter son île, même s’il pourrait certainement essayer, comme on le découvrira plus tard : il pourrait se construire un radeau et tenter sa chance. Mais il ne le fait pas. Il préfère réfléchir à la manière dont il pourrait construire une clôture ou atteindre le point culminant de l’île, afin d’avoir une vue encore meilleure sur son propre royaume.

La « Robinsonade » s’inspire de la pièce de théâtre de Raoul Biltgen intitulée *Robinson – meine Insel gehört mir zurück* (Robinson – mon île m’appartient), qui a remporté le Prix néerlando-allemand du théâtre pour enfants et adolescents en 2017 et dont la première avait eu lieu l’année précédente. Cette pièce abordait déjà les thèmes de la xénophobie et de la peur de l’inconnu, que le récit *Meine Insel* reprend à son tour. Ici aussi, il est question de conflits liés à la possession, au pouvoir, à la peur et à la méfiance. De solitude et de peur de l’étranger ou de la nouveauté. L’identité et la mémoire. Raconté avec sobriété, dans un langage simple, le livre exerce une véritable force d’attraction, où, en raison du ton factuel, on ne sait jamais vraiment ce que Robinson pense et ressent… ce qui offre à son tour de nombreuses possibilités d’interprétation et soulève des questions passionnantes.

Raoul Biltgen : Mon île. Une robinsonade. Hydre Éditions
2023. 214 p. 17 €
Avertissement : la critique a elle-même publié un roman en 2022 chez
Hydre Éditions