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Livres 7 min de lecture

Du courage de faire appel à son propre esprit

Entretien avec Wolfram Eilenberger sur les fantômes du présent à l'Institut Pierre Werner

Article paru dans Édition mai 2025
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Comme on le sait, dans la dialectique, le chemin vers la connaissance passe par la thèse et l’antithèse pour aboutir à la synthèse. Il en a été de même lors de l’entretien avec le philosophe Wolfram Eilenberger, organisé mi-mai par l’Institut Pierre Werner. La discussion a porté principalement sur son ouvrage *em* *Geister der Gegenwart* , dans lequel il trace, sur les traces de Theodor W. Adorno, Susan Sontag, Michel Foucault et Paul Feyerabend, un panorama de l’histoire des idées de l’après-guerre en Occident. Quatre philosophes qu’Eilenberger n’aborde pas comme des systèmes abstraits, mais comme des individus dont les œuvres sont également marquées par les contextes historiques de leur époque et leurs expériences biographiques. Au cours de la discussion, Eilenberger et Henning Marmulla, germaniste et historien résidant au Luxembourg qui animait la soirée, ont mis en évidence que les grandes questions de cette époque nous sont moins étrangères que nous ne voulons parfois le croire.

Dans les dernières minutes de l’entretien à Neumünster, Eilenberger dresse un bilan concis de la production de connaissances dans la modernité tardive. Il aborde notamment la formation universitaire des philosophes, à laquelle il attribue une forte orientation vers la carrière et la publication. Cela aurait conduit à une « industrie de la publication » universitaire qui ne parvient plus à suivre le rythme de sa propre production. L’accélération et le rythme effréné de la science qui en résultent posent des défis majeurs aux chercheurs, et pas seulement dans les sciences humaines. Sous le capitalisme, l’université s’est largement éloignée de l’idéal humboldtien de la science en tant que fin en soi. Mais il s’agit également d’un constat programmatique concernant notre approche sociétale de la production de connaissances, qui est axée sur la disponibilité rapide des données et qui en transfère l’exploitabilité à l’économie le plus rapidement possible. Lorsque Eilenberger constate que les philosophes ont désappris à porter un regard d’ensemble, il s’agit là aussi d’un diagnostic sociétal. Sans qu’il n’utilise lui-même ce terme, la question se pose pourtant sans cesse de savoir comment, à une époque de plus en plus « post-factuelle », garantir la remise en question critique des affirmations.

Theodor W. Adorno, l’un des quatre philosophes au cœur de l’ouvrage d’Eilenberger et autour duquel s’articule une grande partie de la conversation, poursuivait lui aussi un intérêt similaire pour la connaissance. Dans son ouvrage sans doute le plus célèbre, *La dialectique des Lumières*, Adorno, marqué par les crimes de l’époque nazie, s’interroge sur la manière dont un monde qui se définit sous le signe des Lumières a pu commettre de telles atrocités et sur les moyens d’empêcher le retour du fascisme. Une problématique qui ne saurait revêtir une plus grande importance dans le panorama politique contemporain. Dès l’étude intitulée *The Authoritarian Personality*, parue en 1950, Adorno examine, en collaboration avec d’autres chercheuses et chercheurs, si le fascisme pourrait également s’imposer aux États-Unis. Il en arrive à la conclusion que la seule possibilité d’empêcher le retour du fascisme réside dans l’éducation à la maturité, c’est-à-dire à la pensée critique. Ce n’est qu’en libérant l’homme de sa « minorité dont il est lui-même responsable », comme l’a formulé Emmanuel Kant dans son célèbre « Manifeste des Lumières », que l’on pourra préserver l’homme d’une rechute dans le fascisme.

Un tel appel au « Sapere aude », c’est-à-dire au courage de faire appel à sa propre raison, revêt toutefois, au vu du virage à droite et de l’anti-intellectualisme observables partout dans le monde, quelque chose de ce caractère stéréotypé si vivement critiqué par Adorno. Ce ne sont que des formules creuses qui se heurtent à la réalité. Les universités sont sous pression, notamment aux États-Unis, où le gouvernement de Donald Trump a récemment menacé de leur retirer leur financement public. Alors que l’université de Harvard s’oppose jusqu’à présent à une telle restriction de la liberté de recherche – ce à quoi le gouvernement a entre-temps réagi en interdisant l’admission d’étudiants étrangers –, d’autres institutions prestigieuses, telles que l’université de Columbia, ont cédé à la pression. Mais les universités ne subissent pas seulement des pressions extérieures : les structures mêmes de l’enseignement universitaire sont en pleine mutation. Les étudiants rédigent de plus en plus leurs travaux à l’aide de l’intelligence artificielle, et les universités y répondent par des approches variées. Alors que les partisans de l’IA s’opposent à une interdiction de son utilisation dans l’enseignement, les dangers que recèle une telle « externalisation » des processus cognitifs fondamentaux vers l’IA et les entreprises qui la développent doivent faire partie intégrante de tout débat sur l’intelligence artificielle.

La seconde partie de la soirée ne sera toutefois pas consacrée aux défis posés par l’IA, mais à un autre reproche dont la science a fait l’objet ces dernières années, à savoir celui d’un amalgame indifférencié entre militantisme et science. Il est question ici de Susan Sontag, dont les premiers écrits, marqués par les structures racistes aux États-Unis et la guerre du Vietnam, laissent transparaître une grande colère. Plus tard, Sontag aurait elle-même pris ses distances par rapport à cette première période, selon Eilenberger, car la nature émotionnelle de l’activisme serait incompatible avec le besoin de réflexion propre à la philosophie, une constatation qu’il attribue également à Foucault et Feyerabend dans la phase ultérieure de leur œuvre.

Une constatation qui semble aussi banale qu’incontestable : la dimension émotionnelle qui accompagne souvent l’activisme et l’objectivité, principe fondamental de toute science, s’excluent mutuellement. Il serait toutefois réducteur de priver d’emblée les chercheuses et chercheurs de la possibilité de mener des actions militantes ; leur travail scientifique doit au contraire être guidé par l’objectivité. La plainte souvent exprimée concernant une mainmise activiste sur la science, qui fait également l’objet d’un large débat dans les universités, donne, à y regarder de plus près, l’impression, du moins en partie, d’un glissement artificiel du discours. Face au scepticisme croissant à l’égard de la science aux États-Unis, mais aussi en Europe, on observe une instrumentalisation du discours sur la science militante visant à délégitimer la science en soi. On ne cesse de remettre en cause la pertinence de disciplines telles que les études de genre et la recherche sur le racisme, mais des menaces telles que le changement climatique peuvent également être présentées, par une délégitimation ciblée de la science, comme des connaissances non avérées, ce qui entraîne des conséquences directes sur l’action politique. Même si la science doit toujours faire l’objet d’un examen critique et ne peut prétendre à la vérité absolue, comme le souligne Eilenberger en référence à Feyerabend, une discussion sur la manière de faire face à l’anti-intellectualisme et au scepticisme scientifique croissants aurait également été intéressante ce soir-là. Eilenberger évoque l’appropriation de Feyerabend par le camp populiste de droite pendant la pandémie de coronavirus, sans toutefois approfondir le sujet.

Au cours de la conversation, Eilenberger et Marmulla n’apportent certes pas de solutions aux défis évoqués, mais Eilenberger rappelle d’emblée que le but de la philosophie n’est pas de trouver des réponses uniques et définitives à ses questions. L’idée selon laquelle elle chercherait à trouver le fameux « argument fatal » lui apparaît comme une forme trompeuse, voire génératrice de violence, de réflexion sur la philosophie. Dans ses livres, il souhaite plutôt présenter une « philosophie polyphonique », qui laisse place à plusieurs possibilités et invite les lectrices et lecteurs à réfléchir par eux-mêmes. Cela contribue également à cette culture du discours critique et éclairé qui est un élément essentiel de toute démocratie.