« Ce livre est d’un ennui mortel. On ne fait que boire et écouter. Les femmes y sont des sex-symbols, des trophées pour des hommes frustrés qui ne s’intéressent qu’à l’alcool, à la guerre, à des passions stupides ou à des sports comme la pêche, la boxe, la chasse, les jeux de hasard ou la lutte de taureaux, et qui pensent à leur pénis ratatiné. » Cette analyse, formulée par le docteur Santos dos Ramos à son étudiante Eva au cours d’un trajet en voiture cahoteux en direction de Fiels, ne se réfère pas au livre dont la critique figure sur ces pages, mais à un classique de la littérature américaine. À quel point le système scolaire et ses lectures obligatoires influencent-ils la vie future des élèves, garçons et filles, et dans quelle mesure est-il problématique, d’inscrire au programme des auteurs dont les opinions reflètent une certaine image de l’homme et de la femme et qui sont pour ainsi dire devenus des symboles de la masculinité toxique ? C’est l’une des nombreuses questions que soulève implicitement le méta-roman chaotique de Georges Kieffer, *Weeër* (Op der Lay), qui, au fil de ses trois intrigues, dissémine tant de fils narratifs entremêlés qu’on peut parfois s’y perdre complètement.
Au cœur de l’histoire se trouve, non pas le séjour au Luxembourg d’Ernest Hemingway – l’auteur de ce livre « extrêmement ennuyeux » –, mais une histoire d’amour entre deux femmes. Alors que dans d’autres pays, on écrit presque exclusivement de l’autofiction et que la littérature s’apparente de plus en plus à un témoignage, car celle-ci, en s’appuyant (légitimement) sur la légitimité d’un récit, s’oriente de plus en plus vers la voie de la fiction et s’y épanouit peu à peu, selon lequel chacun ne devrait écrire que sur ses propres expériences, la littérature luxembourgeoise semble s’y opposer : ici, ce sont plutôt des hommes blancs qui écrivent sur de jeunes femmes homosexuelles. Le roman de Georges Kieffer aborde toutefois le sujet avec la distance formelle et sémantique nécessaire, de sorte qu’on ne peut (presque) pas lui reprocher d’appropriation culturelle ou d’opportunisme thématique, également appelé « bandwagon-jumping ».
Tout commence en effet par le fait qu’un écrivain américain, d’abord non identifié, s’est retrouvé en 1944 au Luxembourg, ou plus précisément dans un moulin à Roudemer, et qu’il s’acharne sur une nouvelle qu’il réécrit chapitre après chapitre, tout en maudissant Dieu, le monde et (surtout) l’humanité. La seule constante de ce qu’on peut facilement identifier comme un texte apocryphe d’Hemingway : le personnage principal masculin, Tom, s’agite jour et nuit, est jaloux et s’en prend à sa compagne infidèle, qui se laisse séduire par tout le monde. Ce n’est pas apocryphe, mais peu connu, qu’Ernest Hemingway, après Goethe et Victor Hugo, a effectivement passé quelque temps au Luxembourg, ce qui a incité Georges Kieffer à placer l’écrivain américain dans diverses situations fictives, à l’instar de ce que Linda Hutcheon a qualifié de « métafiction historiographique » dans le contexte du postmodernisme américain. Tantôt, deux Luxembourgeoises nettoient la chambre en désordre d’Hemingway tandis que l’auteur végète dans un coma provoqué par une consommation excessive d’alcool ; tantôt, il s’inquiète qu’un journaliste ait publié des photos de lui enfant en tenue de femme, que sa mère a prises, circulent et ruinent sa réputation de « dur à cuire », comme il se qualifie lui-même, tantôt il se bat avec son frère détesté, tantôt il a une érection en train de se frotter contre un mur, une érection impossible à réprimer et que la Luxembourgeoise Marie-Alphonsine ne peut s’empêcher d’admirer. Après que Fabio Martone eut donné à son personnage le nom d’un poète national luxembourgeois, alors qu’une œuvre de Goethe et de Hugo avait été invoquée pour justifier son activité sexuelle au Luxembourg, Georges Kieffer répond que les chromosomes d’Hemingway auraient bien pu y ajouter leur grain de sel. Ce qui expliquerait peut-être pourquoi la culture luxembourgeoise est encore aujourd’hui si imprégnée de testostérone.
Cette intrigue contraste avec celle qui se déroule en 2023, où une agente immobilière rusée tombe amoureuse d’une musicienne. Alissia est originaire de l’île aux fleurs de Madère ; elle a fait ses études à Hambourg, où, un soir, elle a été victime d’une tentative de viol par un homme et a vécu sa première expérience lesbienne dans une laverie. Priscilla, que l’on appelle plus volontiers Pri, gère l’agence immobilière de ses parents décédés et fuit sans cesse, telle une « buuschtebënner », une caractéristique qu’elle partage avec Hemingway. Ces deux femmes que tout oppose sont unies par leur amour du football féminin, et c’est d’ailleurs lors d’une rencontre entre Bouneweeg, où Priscilla porte le numéro 6, et sur le terrain, où Alissia porte le maillot numéro 9, qu’elles se rencontrent. Et comme si cette allusion pas si subtile qu’il n’y paraît à une position érotique ne suffisait pas, les numéros 6 et 9 vont tout simplement de pair, même si les deux n’osent pas vraiment, dans un Luxembourg encore légèrement prude et en partie homophobe, où ils doivent composer avec des clients difficiles ou des étudiantes, sans avoir à repousser les avances de leurs collègues masculins, et où ils cherchent à établir un contact l’un avec l’autre.
Les différents fils narratifs s’entremêlent de plus en plus, sans qu’on comprenne d’emblée quel lien existe entre le présent et le passé : Les chemins évoqués dans le titre du roman sont ici aussi ceux que le lecteur doit se frayer à travers le dédale de ce roman dense. Les échos et les résonances qui traversent le roman y contribuent. Priscilla et Alissia tombent sans cesse sur des œuvres d’Hemingway, et dans une variante d’une nouvelle écrite par Hemingway au Luxembourg, Tom se rend au casino de Monte-Carlo et mise tout son argent sur les numéros 6 et 9 – ses numéros porte-bonheur. Par ailleurs, on trouve quelques nouveaux personnages qui apparaissent dans des digressions plus ou moins réussies : notamment l’analyse que fait Priscilla des applications de rencontre, ici appelées de manière comique « Site » – une référence (volontaire) à l’âge de l’auteur ? –, et les rencontres qu’elle y fait. Les chapitres où Alissia tente de se concentrer sans penser sans cesse à Pri sont moins réussis – la juxtaposition entre les rêveries amoureuses et l’activité professionnelle est, à ce stade du roman, assez redondante – et à celle où Pri, en tant que « Shéhérazade de l’immobilier », vend un appartement délabré à une famille suspecte en racontant à son fils une histoire sur une sorcière, qui vole du papier toilette pendant la pandémie : il est peu plausible que l’adolescent Kevin réagisse avec autant d’enthousiasme à cette histoire, qui n’est pas aussi vulgaire qu’elle aurait dû l’être.
Ce faisant, Georges Kieffer ne passe pas simplement d’un personnage à l’autre, mais alterne à la vitesse de l’éclair entre narration homodiégétique et hétérodiégétique, intègre constamment des méta-références, et laisse parler soit lui-même, soit le personnage de l’auteur, ou encore, de manière surprenante, un peu comme dans un roman décousu du XVIIIe , avec des titres de chapitres extrêmement longs, de sorte que, conformément à l’effet de distanciation de Brecht, on se voit constamment rappeler qu’il s’agit ici d’une fiction. Ces jeux littéraires, qui inscrivent le roman de Kieffer dans une tradition à laquelle s’inscrivent également Denis Diderot et Lawrence Sterne, et qui se perpétue aujourd’hui avec des écrivains tels que Thomas Pynchon ou George Saunders, contrastent avec le pastiche du style austère d’Hemingway – ces sauts incessants dans la perspective narrative s’inscrivent ainsi dans ce que Gérard Genette a appelé une focalisation externe, sur laquelle Hemingway a construit stylistiquement l’ensemble de son œuvre, comme si Kieffer voulait opposer au style d’Hemingway – qu’il juge strictement masculin et le plus souvent monophonique – une polyphonie de la diversité. Une clé de lecture apparaît ici très clairement dans la présentation des séminaires d’Alissia à l’université : là où elle propose en partie une lecture queer de l’histoire de la musique, Georges Kieffer, avec les photos d’un Hemingway efféminé ou la fin presque absurde de la nouvelle apocryphe, une interprétation queer du plus viril de tous les écrivains. Le lecteur reste ainsi sur le qui-vive, ne comprenant pas toujours, à chaque digression, quel est son but ; les différents points de focalisation – certains sauts de pensée semblent un peu forcés, comme si l’auteur avait voulu intégrer toutes ou presque toutes les formes de jeux postmodernes dans son roman – mais le feu d’artifice d’idées, qui sont ainsi mises en œuvre, même si elles ne font pas toutes mouche, constituent un contrepoids à une littérature virile, ce qui fait de ce roman bien plus qu’une simple note de bas de page intéressante dans l’enseignement hétéronormatif de la littérature. Et, tout comme l’auteur, on regrette déjà ses personnages à la fin du livre : Pri et Ali partent assister au concert de David Byrne le 26 février 2026 à la Rockhal.