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Livres 7 min de lecture

présente / et absente

Nécrologie

Article paru dans Édition mars 2023
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présente / et absente
Anise Koltz, en juin 2019 © Philippe Matsas

Ces feuilles doivent se trouver dans une boîte à plans qui n’a pas encore été déballée. Elles mesurent environ 30 centimètres de long et seulement 10 centimètres de large. Idéales pour y écrire de longs poèmes étroits, avec la machine à écrire Erika. À l’époque, dans les années 1900-
aux alentours des années 70, comme je le pensais, j’écrivais des poèmes. J’ai rédigé ces textes en partie à cause de ma mère, mais surtout à cause de ce que vous avez commenté à ce sujet : une écriture large, au crayon – si je me souviens bien.

Voilà comment ça s’est passé : au lycée, un ou deux ans avant la première, on nous emmenait souvent en ville pour assister à des conférences, à la bibliothèque Thomas-Mann près de Rousegäertchen. C’est là qu’elle travaillait, Madame Koltz. Anise, comme on l’appelait entre nous. Sinon, c’était Madame Koltz. Le directeur était – ce n’est pas une surprise – un Allemand, je crois de Berlin, j’ai presque écrit : un Prix. Ils y organisaient des conférences. Quelqu’un parlait de Nietzsche ou de Thomas Mann et de ses enfants ; une fois, il y avait même un magicien qui faisait des tours de cartes. Et Madame Koltz était toujours là, aimable avec les jeunes. Tellement aimable que certains d’entre nous ont pris l’habitude de passer à la bibliothèque même quand il n’y avait ni lecture ni conférence, simplement pour discuter avec Mam Anise. Ce qui arrivait souvent. Elle était assise derrière un bureau et, je dirais aujourd’hui, semblait ravie de cette distraction et aussi du fait que des jeunes, qui auraient pu être ses enfants, voulaient discuter avec elle. On a fini par apprendre qu’elle était poétesse. Elle écrivait en allemand, *Fragmente aus Babylon* (1973), son dernier recueil à l’époque. Elle réfléchissait à la langue – à l’époque, c’était un peu plus à la mode qu’aujourd’hui de réfléchir, en tant qu’auteur, aux possibilités de l’expression. Ou même sur la politique : « Partout / les époques et les événements se déroulent simultanément / la même guerre / les mêmes partis / les mêmes manifestes / les mêmes actes de violence / les mêmes discours ». Aujourd’hui, ce texte revêt une pertinence toute particulière, à l’heure où toutes les guerres du siècle dernier sont citées pêle-mêle afin de comprendre ce qui se passe actuellement, pour telle ou telle raison, mais aussi pour les mettre en perspective. L’un et son contraire – un sujet de prédilection d’Anise Koltz.

Mais à l’époque, c’est un tout autre texte, une toute autre sonorité qui m’avait frappé : « La vieille femme / de l’autre côté de la rue / semblait ne pas savoir / que le temps s’était suspendu / et que le monde avait changé / elle se tenait devant la porte / éblouie par le soleil / et nouait son tablier ». Un texte magnifique, m’étais-je dit à l’époque, et je le pense encore aujourd’hui. Je suis devenu plus avisé depuis, moi, le petit-fils d’une grand-mère qui porte toujours un foulard, toujours. Et en 2015, dans un texte : « Comment établir des règles / dans ce monde virtuel ? » ; comme on dit : tempora mutantur, n’est-ce pas.

Je ne sais pas d’où j’ai tiré le courage – j’ai dû le trouver chez elle, cette collègue si sympathique qui s’occupait de personnes en détresse – peu importe : un jour, je suis allée à la bibliothèque et j’ai pris une trentaine de ces petites fiches, remplies de ce que je considérais comme des poèmes, je les lui ai montrées et je lui ai demandé son avis. Elle est venue, quelques semaines plus tard. Et comment ! En bref : « Kitsch », avait-elle écrit, ou « bêtises », ou simplement un point d’interrogation. Et au bas d’un texte où j’avais fait mourir quatre abeilles ou quatre personnes en quatre strophes, Anise avait écrit : « C’est comme chez Shakespeare ». Heureusement, ils ont trouvé quelques textes ; notamment un où, sur 14 lignes, elle en avait barré 10 et où les 4 dernières formaient d’un coup un poème. Anise Koltz a donc été ma première lectrice, si je peux m’exprimer ainsi aujourd’hui, même si je ne connaissais pas ce mot à l’époque.

Je n’avais même pas encore 20 ans quand elle m’a invité à la rejoindre à Mondorf en 1974. J’étais complètement dépassé, je ne savais pas comment m’y prendre lors de ces « discussions d’atelier », comme les appelait un célèbre collègue de l’époque ; j’étais arrogant et gêné, foncièrement peu sûr de moi : « Oups, qu’est-ce qui se passe ici, est-ce qu’il me prend au sérieux ? » Ce qui s’est passé – je ne l’ai vraiment compris que des années plus tard –, c’est que je faisais partie intégrante du cercle d’Anise Koltz, de ses contacts avec le monde international de la poésie. En 1974, la dernière fois que Mondorf s’est déroulé dans l’ancien cadre.

J’ai donc fait la connaissance d’Anise Koltz – à son insu – à un moment charnière de sa vie : en 1971, son mari, René, était décédé, puis en 1974, Mondorf a disparu ; et elle a – par pure revanche – opéré ce fameux changement de langue. Il y avait tant de choses dont je me souviens aujourd’hui, sans avoir eu l’occasion de lui en parler : sur son mari, sur sa mort sous la torture nazie, sur son travail à la bibliothèque sous les ordres d’un chef allemand, sur sa langue, qui a radicalement changé à la suite de ce changement de langue. Sur sa relation au pays et aux gens. Dans le recueil où elle s’exprime avec éclat en tant que poétesse, *Poésie Gallimard*, 2016, figure ce texte : « Luxembourg// Haut perchée/ sur un roc/ ma ville millénaire/ rêve et se déguise// Je lui prête mon masque/ mes artères/ comme si j’étais une autre ville. »

C’est un peu un cliché, un peu de l’arrogance. Mais c’est aussi une critique, déguisée, fausse, où beaucoup de choses sont déformées, et la poésie ne peut rien y changer. Ou peut-être que si. J’aimerais m’entretenir avec ma collègue Koltz.

Et puis il y a eu les Biennales de Mondorf. Celles-ci constituaient – entre autres – une sorte de conférence littéraire pour la paix : des écrivain·e·s français·es, allemand·e·s et luxembourgeois·es qui discutaient et débattaient autour de textes. Précisément à Mondorf, dans le parc thermal. Une sorte de réflexion historique. Car en 1945, les gros bonnets nazis (Göring, Keitel, Dönitz, Jodl, etc.) ont passé un bon mois dans une sorte de prison de luxe, au Palace Hotel ; le mot de code du camp était « Ashcan », cendrier, poubelle. Je suis presque sûr que René et Anise Koltz connaissaient ce mot de code, avec toutes ses implications : « Tes cheveux cendrés, Sulamith », écrit Paul Celan dans sa « Fugue de la mort » ; en 2004, Anis Koltz écrit : « Je suis juive avec eux (…) Sur le rebord de ma fenêtre / leurs cendres se posent / aujourd’hui encore ».

D’Anise Koltz a écrit une série de poèmes portant la dédicace « À René » ; notamment celui-ci : « À ma mort / je mélangerai mon corps d’argile / avec celui de l’aimé / décédé avant moi // Nous fusionnerons / une dernière fois / pour affronter / l’éternité barbare ». À Mondorf, la barbarie s’ajoute à la barbarie de l’éternité.

C’est grâce à Anise que j’ai appris à réfléchir à la langue et, dans le cadre du programme Mondorfer, à participer à des ateliers de discussion avec d’autres personnes qui écrivent.

Au fil du temps, nous les avons perdus de vue, mais d’une certaine manière, pas de l’oreille. En 2015, on s’est retrouvés dans une prison qui était autrefois un monastère – on ne peut pas faire plus luxembourgeois que ça – et qui est aujourd’hui un lieu culturel, Neimënster. C’est là qu’elle a présenté son nouveau livre en 2015, *Un monde de pierres*. Elle était très en retrait, mais avec un regard très vif, qui voyait tout. Je me suis approché d’elle, je lui ai dit bonjour et je l’ai félicitée pour son nouveau livre. Et elle m’a simplement répondu : « Tu ne te reconnais pas non plus ! »