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Livres 7 min de lecture

Que notre liberté perdure

Dans son essai au ton acerbe intitulé *Bärenklau*, Guy Rewenig se demande si les « sensitivity readers » nuisent à long terme à la liberté de création littéraire autant que les punaises de lit, ou s’ils ne sont qu’aussi…

Article paru dans Édition octobre 2024
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Dans son essai au ton acerbe intitulé *Bärenklau*, Guy Rewenig se demande si les « sensitivity readers » nuisent à long terme à la liberté de création littéraire autant que les punaises de lit, ou s’ils ne sont qu’aussi agaçants qu’une guêpe têtue qui vient se baigner dans la bière que l’on savoure en fin de journée en été. Les « sensitivity readers » sont des relecteurs et relectrices mandatés et formés par une maison d’édition pour, lors de l’« évaluation critique de textes […], veiller à ce qu’aucun lecteur ou lectrice ne puisse se sentir blessé(e) par certaines déclarations des auteurs » – c’est-à-dire des personnes qui auraient immédiatement reformulé la première phrase de cet article à plusieurs endroits, car elles auraient jugé mes comparaisons, au mieux, effrontées et, au pire, insultantes¹.

Pour retracer brièvement l’histoire de cette pratique pourtant très récente, il est impossible de passer sous silence deux exemples concrets : après quelques cas isolés de romans dont les titres avaient été modifiés en raison d’une discrimination raciale très manifeste², c’est Roald Dahl qui a lancé le mouvement. Après que l’éditeur Puffin eut qualifié les œuvres de Dahl de moralement répréhensibles au regard des normes actuelles, des relecteurs spécialisés ont été engagés ; à l’issue de leur travail titanesque, les Oompa Loompas sont devenus de genre neutre et Mme Twit n’était plus « méchante et laide » mais simplement « méchante ». Comme, en littérature, toute modification du texte a un effet immédiat sur l’univers fictionnel, les Oompa Loompas et Mme Twit ont été ontologiquement transformés sous l’effet de ces euphémismes, atténuations et censures. L’éditeur français de Dahl, Gallimard, a jugé cette démarche scandaleuse ; ailleurs, certains ont fait valoir que, puisque Dahl aurait de toute façon été antisémite, il serait tout à fait acceptable de remanier ses textes³.

Nous reviendrons tout à l’heure sur le deuxième cas de notre brève histoire diachronique ; mais j’aimerais d’abord m’attarder un peu sur « Bärenklau » de Rewenig afin de ne pas heurter la sensibilité de l’auteur, qui pourrait sinon avoir l’impression que son « petit livre », comme il le qualifie dans un élan de « relecture de sensibilité », n’était qu’un prétexte pour analyser le phénomène mondial du « sensitivity reader ».

La berce (la plante) désigne une « ombellifère envahissante » contre laquelle on ne peut lutter ni en « la déterrant, ni en la fauchant, ni en l’arrachant » et qui ne peut donc être éliminée qu’à l’aide d’armes chimiques. « Bärenklau » (le livre) est la transcription d’une conférence (fictive) donnée par Lina Mack, qui travaille comme « sensitivity reader » dans une maison d’édition. Au cours de son exposé, Mack décortique un texte court de prose tout à fait inoffensif à la recherche de passages problématiques, jusqu’à le réduire à la nullité littéraire, montrant ainsi clairement que les écrivains rebelles ne sont rien d’autre que de la berce aux yeux du lecteur de sensibilité – Rewenig suggérant par ailleurs que cette métaphore repose sur la réciprocité.

Le terme « sensitivity reader » recèle en soi quelques antinomies, que Guy Rewenig met en évidence dans *Bärenklau* avec, en partie, ce cynisme mordant qui lui est propre. Le « sensitivity reader » est une personne qui doit veiller aux sensibilités hypothétiques de son public, mais qui, en raison du nom anglo-saxon désignant sa profession, se range en réalité déjà du côté de l’oppression linguistique même qui réduit à néant la diversité que le « sensitivity reader » est censé défendre. En bref : si le « sensitivity reader » avait réellement pour objectif de respecter les sensibilités de tous et de chacun, il ne devrait pas du tout être désigné sous ce nom, mais devrait, pour des raisons de diversité linguistique, porter un autre nom.

Et si nous devions respecter en permanence et à tout moment la sensibilité de chacun dans notre usage quotidien de la langue, nous ne pourrions plus faire autrement que de dresser sans cesse des listes inclusives interminables, voire infinies – ou, comme nous l’a conseillé Wittgenstein, nous contenter tout simplement de garder le silence. Le linguiste Roman Jakobson a constaté en 1963 que le langage exige à chaque instant de celui qui parle ou écrit qu’il choisisse parmi un éventail très riche de mots possibles – en linguistique française, on parle d’« axe paradigmatique », en allemand de « classe de substitution ». Parler, c’est choisir, et choisir, c’est exclure. Il est donc tout à fait naturel que Mme Mack soit gênée par le fait que son auteur parle dans son texte de « passagers » : cet hyperonyme masque de manière coupable la diversité de la population que l’écrivain souhaite ainsi « neutraliser ».

Une deuxième antinomie tient au fait que le « sensitivity reader » déplace la relecture du niveau de la production vers celui de la réception, c’est-à-dire qu’il s’agit désormais de relire le texte littéraire en fonction du lectorat potentiel et non plus en fonction de l’œuvre de l’auteur. Alors qu’auparavant, l’accent était mis sur la cohérence, la cohésion et la construction des personnages, c’est désormais la notion diffuse d’un public indéfini et indéfinissable qui doit servir de référence. Là où il est possible, voire essentiel, pour les médias de définir un public cible, l’auteur devrait justement disposer d’une liberté de création, sinon absolue, du moins très large – à moins qu’il n’écrive de bout en bout pour un public cible, comme cela peut être le cas pour les auteurs à succès ou dans certains genres littéraires. Et c’est là que réside le nœud du problème : la relecture axée sur l’état d’esprit ne s’intéresse pas à l’auteur, mais au public, car c’est lui qui, en fin de compte, paie pour le produit. Sous le couvert de l’intégrité morale, le livre est ainsi commercialisé comme un produit peaufiné destiné au public le plus inclusif qui soit sous le néolibéralisme : l’acheteur.

Il y a environ deux ans, l’écrivain franco-canadien Kevin Lambert a fait appel à un « sensitivity reader » pour son roman *Que notre joie demeure*, lauréat du Prix Médicis, ce à quoi Nicolas Mathieu a réagi avec véhémence : de telles ingérences dans le processus d’écriture frôleraient l’autocensure et marqueraient le début de la fin de la liberté artistique. Comme Mathieu l’a admis par la suite, cette polémique reposait sur un malentendu : Lambert avait simplement fait appel à un « sensitivity reader » pour s’assurer qu’il n’écrirait pas de « bêtises » au sujet de l’un de ses personnages – une femme d’origine haïtienne.

Deux conceptions du « sensitivity reader » s’opposent ici : dans le cas de Lambert, l’écrivain fait appel à des relecteurs locaux qui veillent à ce que l’auteur n’écrive pas quelque chose d’inapproprié dans la description de ses personnages, ne serait-ce qu’en raison de son ancrage dans son identité d’ (dans ce cas précis) d’homme blanc anglo-saxon, ne fasse rien d’inapproprié ; selon Rewenig et Mathieu, en revanche, les « sensitivity readers » censurent une œuvre afin de transformer la littérature en un produit insipide, mielleux et destiné au grand public. Chez Lambert, le « sensitivity reader » est local et maîtrisé ; chez Mathieu et Rewenig, il est global et hors de contrôle – cette pratique s’inscrit dans ce type de politiquement correct qui tente, de manière assez maladroite, de compenser la grossièreté de la génération des baby-boomers par une prudence excessive.

Rewenig met plutôt en garde contre ce genre d’exagération qui transforme un phénomène en soi normal – tout écrivain a la responsabilité de créer ses personnages de manière aussi exempte de discrimination que l’exige le système de valeurs implicitement établi dans son roman – en une contrainte de composition. Ainsi, Lina Mack est déjà dérangée par la comparaison, en soi éculée, des sardines en boîte : « Les sardines sont des êtres vivants. Leur capacité à souffrir ne fait aucun doute. Elles sont assassinées et dévorées par des personnes perverses. Ce massacre ne semble pas émouvoir l’auteur. » Ou, comme on peut encore le lire dans la préface de « Bärenklau » : « Étant donné que, en principe, toutes les personnes peuvent à tout moment s’indigner de toutes les phrases contenues dans tous les textes du monde, les « sensitivity readers » des maisons d’édition ont un véritable travail de Sisyphe à accomplir. »