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Livres 4 min de lecture

plongée

Un hommage poétique aux pêcheurs d'éponges grecs, français et américains

Article paru dans Édition octobre 2024
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Dans son court et poétique ouvrage *Le sel, la dame et l’éponge*, Gilles Ortlieb part sur les traces des pêcheurs d’éponges en Camargue, sur l’île grecque de Kalymnos et à Tarpon Springs, en Floride. Les trois parties du récit nous emmènent dans ces lieux si différents, que l’on relie entre eux par le fil conducteur de la migration, de l’histoire et du métier de pêcheur d’éponges. Or, ce métier est aujourd’hui menacé de disparition : d’une part en raison de l’essor des équipements techniques, d’autre part parce que la biologie joue également un rôle déterminant. Lorsque, par exemple, toutes les éponges meurent à cause d’une maladie, le métier disparaît ou les plongeurs doivent trouver de nouvelles côtes plus productives. La technologie, qui promettait au départ un essor et a transformé les conditions de travail, a en même temps causé « des morts par milliers » et entraîné la disparition de régions entières et de secteurs professionnels. Aujourd’hui, la plupart des éponges sont importées et ne sont plus que découpées dans les lieux où elles étaient autrefois récoltées.

Ce n’est que pendant une très brève période que cette région a été considérée comme le « Klondike de la pêche aux éponges » ; une période durant laquelle des Grecs, des Asiatiques et des Italiens y sont venus en quête de travail, avant de repartir ou de s’y installer définitivement. Gilles Ortlieb a l’œil pour repérer les moindres traces de leurs activités, les vestiges culturels ou les nouvelles formes nées de ces rencontres. Il décrit la transformation des paysages urbains et de l’histoire à travers des détails tels que les objets du quotidien proposés lors de vide-greniers, ou encore les noms de rues (qui, en Camargue, ne portent pas le nom de personnalités politiques ou historiques, mais celui des ressources marines). Le récit passe avec aisance d’un objet à l’autre, qui en disent pourtant tant sur les histoires des pêcheurs d’éponges et sur l’Histoire en général. Avec beaucoup de sensibilité, le narrateur à la première personne met en évidence l’accent grec des descendants des pêcheurs d’éponges de Salin-de-Giraud, qu’ils conservent encore aujourd’hui, ou énumère certains des mythes et légendes locaux issus de cette activité.

« Comment une petite île du Dodécanèse, dont la population a rarement dû dépasser les vingt mille habitants, a-t-elle pu ainsi s’étendre jusqu’en Camargue, en Floride et même jusqu’en Australie (où les plongeurs se seraient, un temps, convertis à la pêche aux perles de nacre), c’est un mystère. »

Gilles Ortlieb connaît sans aucun doute très bien l’histoire et la mythologie de la Grèce antique, qui viennent ponctuellement enrichir son récit résolument européen. Et pourtant, ce sont d’autres héros et héroïnes qui sont ici mis en avant : les ouvriers et ouvrières qui, lors de la récolte du sel, en ramassaient chaque jour des tonnes, ou encore les pêcheurs d’éponges, parmi lesquels, après l’apparition de la première combinaison de plongée (qui devait encore être alimentée en air depuis le bateau), un sur dix en moyenne perdait la vie dans l’exercice de son métier. Gilles Ortlieb, né au Maroc, a beaucoup voyagé au cours de sa vie et a vécu dans divers endroits, notamment en Sarre, à Trèves et au Luxembourg. Pour *Le sel, la dame et l’éponge*, il s’est lancé dans une véritable quête de traces, interrogé des témoins oculaires qui se souviennent encore des montagnes d’éponges jonchant les trottoirs des villes portuaires de leur enfance, lorsque les bateaux revenaient après des sorties de plusieurs mois, ou de la façon dont les femmes s’habillaient de noir par précaution lorsqu’elles accueillaient l’équipage. Il en résulte un collage riche, impressionnant et léger, empreint de souvenirs du passé ; un hommage émouvant et poétique à une époque révolue depuis longtemps – et pourtant inoubliable.

Gilles Ortlieb :