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Ouvrir la voie

Dans une biographie de 500 pages, Germaine Goetzinger se penche sur la figure d'Aline Mayrisch, militante féministe et critique littéraire. Il en résulte un portrait captivant d'une femme et de son époque.

Article paru dans Édition octobre 2022
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En 1909, alors qu’Aline Mayrisch-de Saint-Hubert, avec l’Association pour la défense des intérêts des femmes dont elle était l’une des cofondatrices, s’employait à ouvrir la voie aux premiers lycées publics pour filles au Luxembourg, le *Luxemburger Wort* lui opposait les critiques suivantes : « Qui pourrait bien croire que la profession d’avocat, celle de médecin, celle d’enseignante de haut niveau ou celle de pharmacienne puissent être choisies chez nous par nos jeunes filles avec des perspectives de réussite ? Et que dire des carrières dans l’administration, si terriblement prisées par les candidats ! N’est-ce pas susciter des espoirs irréalisables que d’inciter nos jeunes filles à s’engager dans des études secondaires longues et extrêmement éprouvantes ? Un père de famille sensé céderait-il à de telles illusions et bâtirait-il l’avenir de son enfant sur des fondations aussi instables ? Peut-il le faire après mûre réflexion ? »

La perfidie qui transparaît ici est révélatrice des forces en présence et de l’époque dans laquelle évoluait cette philanthrope, épouse d’Emil Mayrisch, directeur d’Arbed, et que Germaine Goetzinger dépeint avec brio, presque en passant, dans *Aline Mayrisch-de Saint Hubert 1874-1947. Une vie de femme entre féminisme, engagement social et littérature* (Éditions Guy Binsfeld, 56 euros). Il en résulte une image concrète d’une figure marquante de la modernité et de son entourage, ainsi que de la provincialité de son lieu de naissance, à laquelle elle a su échapper, en tant que membre de la haute société, grâce à ses voyages et à son appartenance à un milieu littéraire et intellectuel. La recherche menée par Germaine Goetzinger, historienne, spécialiste de la littérature et fondatrice du Centre national de la littérature, va au-delà de la période passée à Colpach, que beaucoup connaissent. Pour ce faire, la biographe s’appuie sur des sources inédites, telles que la correspondance entre Aline Mayrisch et sa fille Andrée Mayrisch, ou celle avec l’écrivaine France Pastorelli. Décrire pour la première fois une vie aussi mouvementée est une « entreprise audacieuse », qui doit néanmoins être « objective et historiquement étayée », comme l’indique la préface. En effet, l’auteure retrace l’enfance et la jeunesse d’Aline de Saint-Hubert, son mariage avec Émile Mayrisch, son déménagement à Dudelange puis à Colpach, ses divers voyages et projets, ses centres d’intérêt tels que l’art, la littérature, la spiritualité et les écrits de Maître Eckhart, les coups du sort tels que la perte de son premier nouveau-né, puis le décès de son mari, une fausse couche et l’émancipation de sa fille – le tout dans le contexte des décennies politiquement, socialement et culturellement tumultueuses de la Première et de la Seconde Guerre mondiale.

À la lecture de cet ouvrage, on se rend compte de l’importance de l’héritage social laissé par Aline Mayrisch au Luxembourg, et en particulier pour la cause des femmes qui y résident. Outre son engagement en faveur de l’égalité dans l’éducation, elle a contribué de manière décisive à la création de la Maternité et s’est battue, bien en avance sur son temps, pour l’instauration d’une protection de la maternité pendant la grossesse et après l’accouchement. Ces revendications se sont heurtées, comme le montre la citation initiale, à des forces opposées : « L’engagement social ne peut masquer le fait qu’il y avait peu de place dans ce monde pour une femme animée d’un désir irrépressible de se former et de prendre part aux courants intellectuels de l’époque. » C’est également dans ce contexte que Goetzinger qualifie de « transgressive » une grande partie de l’œuvre d’Aline Mayrisch. Elle ne se contentait pas de mener la vie d’une épouse d’industriel – même si le soutien financier de son mari lui permettait sans aucun doute d’organiser sa vie comme elle l’entendait.

C’est là qu’intervient la question des classes sociales, incarnée par Aline Mayrisch d’une manière intéressante, car complexe et contradictoire. Son engagement social en faveur des pauvres a conduit Mayrisch et ses compagnes de lutte à se rendre dans les quartiers défavorisés de Pfaffenthal, Grund et Clausen afin d’« étudier » le prolétariat et d’améliorer ainsi sa qualité de vie. Plus tard, elle devint présidente de la Croix-Rouge. D’un côté, elle militait sans relâche en faveur de l’éducation des filles ; de l’autre, sa propre fille n’avait pas le droit de fréquenter l’école publique, n’avait donc pratiquement aucun contact avec des enfants de son âge pendant son enfance et vivait isolée, sous la garde de sa gouvernante, au château de Dudelange. Le conflit lié à ses propres origines bourgeoises a perduré chez sa fille, qui avait toutefois déjà évolué dans sa réflexion une génération plus tard, comme en témoignent les notes de journal particulièrement intéressantes rédigées lors d’un voyage en Perse à la fin des années 1920. Confrontée aux habitants locaux plus pauvres, la mère écrit à propos de sa fille : « Leur vie, leurs joies lui sont sensibles. Ni la misère, ni la saleté ne la dégoûtent : elle mangerait, travaillerait avec eux. » Dans ses récits de voyage en Perse, Aline Mayrisch se révèle quant à elle comme une femme qui, malgré sa formation – d’ailleurs entièrement autodidacte –, restait prisonnière des préjugés orientalistes de son époque, mais qui s’était toujours consacrée, tout au long de sa vie, à l’épanouissement de sa pensée.

Goetzinger commente également avec finesse les relations qui ont marqué Aline Mayrisch. D’une part, la relation amoureuse avec Maria van Rysselberghe (épouse du néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe), dont l’intensité surpassait sans doute celle qu’elle entretenait avec Emil Mayrisch ; le lien ambivalent avec sa fille Andrée « Schnoucky » Mayrisch (qui devint plus tard en France députée socialiste, l’une des trois femmes du gouvernement de la Quatrième République) et les amitiés intellectuelles qu’elle entretenait, notamment avec André Gide. La biographe pèse le pour et le contre, se montre prudente dans ses jugements, met en garde dès la préface contre l’autopromotion et le narcissisme présents dans la correspondance, utilise souvent des termes tels que « en quelque sorte », de temps à autre « peut-être », surtout lorsqu’elle évalue des relations, des traits de caractère ou des états émotionnels. Cette discrétion confère à son ouvrage une connaissance silencieuse de la nature humaine et la profondeur psychologique nécessaire. Elle attribue par exemple à son sujet une « perception négative d’elle-même » et une tendance à la soumission ; elle estime qu’elle endosse un « rôle d’élève » dans sa correspondance avec Gide et se laisse instruire. Parallèlement, Aline Mayrisch s’est excusée au préalable auprès des intellectuels invités pour le manque de culture du public local.

Dans cet ouvrage, il convient de souligner tout particulièrement le chapitre consacré au mouvement des femmes de la bourgeoisie, qui est une source d’inspiration tout en offrant au public un aperçu des états d’âme de la population au début du siècle dernier. Les descriptions du bureau et des bibliothèques d’Aline Mayrisch – dont la lecture fait inévitablement penser à *Une chambre à soi* de Virginia Woolf, paru en 1929 et que Mayrisch a peut-être lu – restent également gravées dans la mémoire. À Colpach et à Dudelange, en tout cas, les livres s’empilaient dans son bureau, entourés de masques mortuaires de Goethe et de Nietzsche, qui conféraient au lieu un « caractère presque sacré ». Ce bureau constituait un havre de paix et un lieu de création, mais aussi un espace d’échange d’opinions et d’idées avec des amis.

En 2022, 75 ans après la mort d’Aline Mayrisch, on peut parler d’une certaine renaissance des biographies consacrées à des figures féminines historiques, d’un regain d’intérêt qui se manifeste tant dans la recherche universitaire que dans le domaine artistique. Dans un souci de visibilité, on s’intéresse désormais davantage à des femmes telles qu’Ayn Rand, Marie Curie, Käthe Kollwitz ou encore Leonora Carrington. C’est une évolution réjouissante, mais il est révélateur de constater que ce sont surtout des femmes qui en sont les principales instigatrices. L’auteure Germaine Goetzinger incarne elle aussi à elle seule une avancée notable, notamment en ce qui concerne la professionnalisation du monde littéraire et la recherche sur l’histoire des femmes au Luxembourg. Des femmes engagées qui dressent le portrait d’autres femmes engagées.