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Livres 9 min de lecture

Schung ou Schong, télétravail et travail à domicile

La langue luxembourgeoise est une question politique qui connaît actuellement une évolution linguistique

Article paru dans Édition juillet 2022
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Il y a deux semaines, les médias bâlois ont rapporté que la ministre suisse de l’Environnement, Simonetta Sommaruga, avait rencontré ses homologues germanophones. Parmi elles figurait notamment la ministre verte Joëlle Welfring. Joëlle Welfring est-elle germanophone ? Pour Fernand Fehlen, chercheur en sciences sociales à l’Université du Luxembourg aujourd’hui à la retraite, ce genre de questions revêt un caractère hautement politique : « Le 10 octobre 1941, les Luxembourgeoises et les Luxembourgeois ont déclaré, lors du soi-disant recensement de l’état civil, ce que nous appelons ici une langue. » Ainsi, l’occupant allemand, qui liait l’appartenance ethnique à la langue, n’a pas pu assimiler les habitants du Luxembourg en tant qu’Allemands de souche. « Ce fut un acte courageux de désobéissance civile », affirme Fehlen. Ce choix populaire n’a toutefois été officialisé qu’en 1984 dans la loi sur les langues. La Suisse n’a pas, sur le plan politique, dissocié dans la même mesure les dialectes alémaniques et l’allemand standard suisse de l’allemand standard. De leur côté, les linguistes ont avancé des arguments linguistiques après la fin de la guerre et ont surtout souligné le caractère dialectal du luxembourgeois. Dans certains esprits, c’est encore l’état des connaissances en linguistique luxembourgeoise des années 1950 qui prévaut aujourd’hui : « Les responsables politiques ne semblent pas vraiment faire confiance au statut de langue à part entière du luxembourgeois, car ni le ministre de l’Éducation Claude Meisch, ni des militants comme Fred Keup n’envisagent, par exemple, un programme d’alphabétisation en luxembourgeois », conclut Fehlen.

Pourtant, les particularités du dialecte luxembourgeois font l’objet d’études depuis longtemps déjà. En 1847 paraissait le *Lexicon der Luxemburger Umgangssprache* de Jean-François Gangler, considéré comme le premier dictionnaire luxembourgeois. Contrairement au Duden ou au Petit Robert, qui sont monolingues, les mots luxembourgeois y sont définis par leur traduction en allemand et en français, ce qui fonctionne bien dans un contexte multilingue. D’un point de vue sociologique, cela reflète la conception que la classe politique luxembourgeoise a d’elle-même : « Au Luxembourg, on exige le multilinguisme, avec une hiérarchie diffuse entre les trois langues nationales et l’anglais en tant que première langue étrangère. On ne peut pas dire que le luxembourgeois domine. Les langues jouent des rôles différents selon leur contexte d’utilisation. Notre système scolaire repose sur la légitimation de ce multilinguisme », précise le sociologue. Fernand Fehlen doute que le trilinguisme puisse être maintenu sous cette forme, compte tenu de la proportion de personnes originaires de pays où aucune de ces trois langues n’est la langue maternelle.

Le LOD – Lëtzebuerger Online Dictionnaire s’inscrit lui aussi dans la tradition du dictionnaire multilingue. Pour chaque mot, il propose des traductions en allemand, en français, en anglais et en portugais. Dans ses locaux physiques de Strassen, une équipe de lexicographes et de linguistes s’efforce de répertorier – et d’expliquer – les mots couramment utilisés au Luxembourg. À ce jour, 32 000 mots ont été classés par catégorie. Comment les lexicographes identifient-ils le « vrai » luxembourgeois ? « Notre mission consiste avant tout à répertorier de manière neutre les mots en usage, et nous retenons dans un premier temps la variante dominante », répond Luc Marteling, directeur du Zenter fir d’Lëtzebuerger Sprooch. En matière de vocabulaire, il ne s’agirait pas de déterminer lesquels sont corrects, mais quelles sont les variantes principales. La norme se limiterait à la définition de l’orthographe. Se fixer sur une variante et une orthographe n’est pas sans importance, « car le luxembourgeois en tant que langue étrangère est en plein essor ». Et dans un cours de langue, on ne peut pas imposer à qui que ce soit plusieurs prononciations régionales. Le LOD ne risquerait-il pas néanmoins de se transformer en une sorte de « police linguistique » à l’égard des dialectes ? Officiellement, le « Naturpark Öewersauer » s’écrit avec un « Ö », bien que le LOD propose ici une orthographe commençant par un « U ». Dans le sud, on entend souvent « Guar », « muar », « Tuart », alors que le LOD indique « Gare », « muer », « Taart ». Luc Marteling voit les choses autrement : « Le LOD n’est bien sûr pas contre les dialectes. Si nous avons intégré la variante standard dans le LOD, nous pouvons bien sûr y ajouter d’autres formes ».

Les étagères du ZLS abritent des ouvrages publiés à compte d’auteur. L’un d’entre eux, paru en 2021, traite des expressions luxembourgeoises : « Ech brauch elo eppes fir hanner d’Knäpp ». La même année a également vu paraître l’ouvrage « Vun Dréischel bis Kréischel ». Qu’est-ce qu’une « Dréischel » ? « Un champignon », explique Luc Marteling. Sur les réseaux sociaux, un internaute a affirmé qu’il trouvait ces ouvrages dépassés. Le directeur du centre rejette cette critique : « Le LOD regarde à la fois vers l’avenir et vers le passé. Nous documentons les variantes anciennes, mais aussi le langage des jeunes, qui fera l’objet d’une étude lancée en septembre. Nous ne sommes pas réactionnaires, nous suivons bien sûr l’évolution de la langue, mais nous avons commencé, pour des raisons pragmatiques, à documenter les anciennes variantes linguistiques, car nous pouvons pour cela puiser dans un corpus déjà existant ».

Alors que le luxembourgeois connaît une revalorisation, notamment grâce aux travaux menés au ZLS, un autre changement est en train de s’opérer : « L’anglais est en train d’écraser toutes les autres langues », affirme Fernand Fehlen. Et pour illustrer cela, il avance des chiffres : « La première enquête sociolinguistique de 1983 révélait que seuls 5 % des habitants parlaient anglais sur leur lieu de travail ; aujourd’hui, ce chiffre dépasse les 30 %. » Les dernières données datent de 2011 ; ce chiffre devrait donc avoir considérablement augmenté depuis. De plus, les données révèlent des disparités régionales. Dans la commune de Sandweiler, où se trouve l’aéroport, par exemple, plus de la moitié de la population active parle anglais. Les parcours scolaires et professionnels présentent également des différences : l’anglais s’impose chez les cadres, les diplômés de l’enseignement supérieur et dans le secteur informatique. « Pour les jeunes, le français perd de son importance. L’anglais est tendance, cool et pratique ; les séries Netflix sont regardées en anglais – ils cherchent à accéder à une culture anglophone mondialisée », explique M. Fehlen. Sur le plan de la politique éducative, ce besoin n’a toutefois guère été pris en compte ; depuis 1968, l’anglais n’est enseigné dans les écoles qu’à partir du deuxième cycle du secondaire. Les locuteurs natifs lusophones apprennent l’anglais comme cinquième langue, après avoir déjà dû acquérir trois langues étrangères dans le cadre du programme scolaire public de l’enseignement primaire. Une tâche herculéenne.

« Même dans les milieux hautement qualifiés, des changements s’opèrent et les Français parlent désormais anglais », analyse Fehlen. Il en va de même pour les échanges au sein de l’UE. Fehlen cite volontiers le sociologue néerlandais Abraam de Swan, qui a formulé la règle empirique suivante : « The more languages, the more English. » Elle vise à illustrer le fait que, dans un espace de débat multilingue, c’est l’anglais qui s’impose comme langue de consensus. Pour les sociolinguistes comme Fehlen, le potentiel sociopolitique de l’anglais est sous-estimé. Le conseil communal de la ville de Luxembourg l’a toutefois reconnu : son magazine destiné aux habitants paraît en deux langues, à savoir en français et en anglais. Il en va de même pour la maison d’édition Maison Moderne, qui a lancé en 2011 le magazine Delano, en anglais. Ce dernier, tiré à 10 000 exemplaires, rassemble principalement des acteurs du monde des affaires. En novembre 2017, l’ancienne maison d’édition Sankt Paulus a suivi le mouvement avec le Luxembourg Times ; ce journal explique les débats politiques luxembourgeois à un lectorat anglophone.

Le LOD reflète l’anglais utilisé par les jeunes et dans le milieu technologique. Exactement 100 verbes anglais ont été intégrés : aloggen, adden, kidnappen, muten, managen. L’adjectif « cringe » est également expliqué dans le LOD, tandis que « nice » reste pour l’instant à l’écart. Peut-on déjà trouver des verbes anglais dans les volumes du Dictionnaire luxembourgeois publiés entre 1950 et 1975 ? Pour « downloaden », « swipen », « printen » et « retweeten », inutile de vérifier. Mais qu’en est-il de « joggen », « interviewen » et « toasten » ? Aucun de ces trois termes n’a été intégré. D’emblée, seul « flirten » a pu être trouvé. Dans le LOD, une traduction anglaise est en outre enregistrée pour chaque mot luxembourgeois, ce qui permet à l’utilisateur de rechercher inversement un mot luxembourgeois. En ce qui concerne les requêtes de recherche, le programmeur du ZLS, Sven Collette, ne constate toutefois pas d’augmentation des termes de recherche en anglais. Si l’on compare des paires de mots telles que « confinement » et « lockdown » ainsi que « télétravail » et « home office », qui ont été transposées en luxembourgeois, la variante empruntée à l’anglais reste nettement en retrait par rapport à celle issue du français. Il est difficile d’expliquer pourquoi : les utilisateurs souhaitent-ils avant tout vérifier si « confinement » s’écrit avec un K ou un C en luxembourgeois, alors qu’ils maîtrisent en revanche l’orthographe de « lockdown » ? Toutefois, d’autres indicateurs suggèrent une adoption croissante des termes anglais : « Boosteren » a été élu mot de l’année 2021 par les professionnels des médias et les linguistes luxembourgeois. (« Copytani » – en référence au plagiat de Xavier Bettel – s’est classé en sixième position).

Luc Marteling et Fernand Fehlen s’accordent à dire que l’évolution linguistique s’accélère : les gens sont plus mobiles et mieux connectés, beaucoup ont suivi un parcours scolaire international ou sont issus de l’immigration multilingue. Dans le même temps, les dialectes luxembourgeois s’estompent et l’homogénéisation du luxembourgeois progresse : Muar seet vläicht kee méi Guar. Lors des ateliers linguistiques organisés en juin, ouverts à toutes les personnes intéressées, certains ont par ailleurs déploré que trop de mots allemands, comme « lieben », soient intégrés au luxembourgeois. D’autres ont jugé inappropriée l’utilisation de mots francophones tels que « canicule » ; en luxembourgeois, il faudrait dire « Hëtztwell ». D’autres encore ont critiqué le fait que la syntaxe allemande soit trop souvent transposée en luxembourgeois, comme dans « ab dräi Auer » au lieu de « vun dräi Auer un ». On observe également que les variantes principales peuvent être supplantées par une sous-variante : alors que le mot « Schong » dominait encore il y a quelque temps, les Luxembourgeois utilisent de plus en plus « Schung un ».