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Livres 9 min de lecture

Parler, c’est la clé, mais où est la porte ?

Depuis longtemps, Connie a perdu son identité – parce qu’il s’est passé quelque chose qui a fait disparaître son identité, sa personnalité, son sentiment d’être soi-même. Pendant cette période, il y avait Ouninumm – un…

Article paru dans Édition novembre 2024
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Depuis longtemps, Connie a perdu son identité – parce qu’il s’est passé quelque chose qui a fait disparaître son identité, sa personnalité, son sentiment d’être soi-même. Pendant cette période, il y avait Ouninumm – un adolescent qui n’était là que pour faire de la figuration, qui n’avait pas d’amis à l’école, qui se tailladait en secret et qui obtenait aussi bien de mauvaises que de bonnes notes, car les bonnes comme les mauvaises notes se remarquent. Une existence marginale, un bon à rien – aux yeux de la plupart des adultes, y compris la mère de Connie, c’est-à-dire un ado tout à fait normal, car il est plus facile de se contenter d’impressions superficielles, surtout quand cela permet d’échapper à ce sentiment tenace que quelque chose ne va pas chez Connie – l’être humain est en effet un grand maître du refoulement.

L’intérêt de Connie s’est en quelque sorte porté pendant longtemps sur la jeune Nopeschmeedchen – une Nopeschmeedchen qui, peu avant le début du roman, quitte son foyer, car les parents de Chloé prévoient de s’installer à Paris. Au grand soulagement de Connie, Marielle et Yves, les nouveaux voisins, ont une fille du même âge, ce qui permet à Connie de continuer à se faufiler à travers la clôture non grillagée pour aller jouer dans le jardin des voisins avec la petite Mia.

Dans la description exagérée selon laquelle on a mis une autre fille à côté de Connie, avec laquelle elle a pu passer le temps, ce qui met en lumière l’une des facettes les plus subtiles du roman de Jhemp Hoscheit, *Ouninumm* – une fiction sur les abus sexuels commis par un père sur sa fille, écrite du point de vue de la victime : Il est relativement clair que Connie veut se réfugier dans un monde de jeux, car elle fuit le monde des adultes pour refouler ce qui s’est passé et pour quoi elle ne trouve ni mots ni pensées.

C’est ainsi que la jeune Mia a eu l’occasion de revivre, pour ainsi dire, l’agression sexuelle qu’elle a subie – mais dans un jeu sans plaisir, un jeu qui est mort. Une expérience traumatisante se caractérise notamment par le fait que la victime la revit sans cesse, la revit de manière pathologique, même si la fiction peut jouer un rôle réel, bien que pas toujours tout à fait heureux, dans la création et la reproduction de l’expérience vécue.

Dans son essai *Jeu et réalité*, Donald Winnicott explique que l’activité ludique peut constituer pour les enfants une surface intermédiaire, un espace intermédiaire. Un bébé ne peut pas faire la distinction entre son monde intérieur et le monde extérieur ; c’est pourquoi il s’énerve lorsque le monde extérieur ne répond pas aux besoins de son monde intérieur. Dans le monde du jeu, l’enfant peut continuer à laisser libre cours à ses pulsions sans avoir à subir les conséquences de la réalité – mais il a besoin d’un adulte qui lui explique où se situent les frontières entre fiction et réalité.

Dans le cas de Connie, les parents ne peuvent pas assumer ce rôle : La maman est débordée, et le papa s’est trop attaché à sa fille, ce qui explique pourquoi la vie de Connie, sa perception de la réalité et de la vie sont sens dessus dessous. Comme elle n’a personne à qui parler, comme elle ne peut pas discuter de ce qui s’est passé, elle essaie de s’exprimer à l’aide de ce qu’elle appelle des « pensées de Hannern » – par exemple, lorsqu’elle enroule un ruban épais autour de ses parties intimes pour les protéger. De manière significative, il faut qu’un autre accident, impliquant une peluche, se produise pour que le nœud commence à se défaire. Ce n’est sans doute pas un hasard non plus, dans le roman intelligemment construit de Hoscheit, que cette peluche fatidique, Hoppsi, soit justement un petit cochon – et les petits écureuils savent tout aussi peu où ils cachent leur nourriture que Connie, pendant longtemps, où se cachaient ses souvenirs perdus.

« Je pense qu’une personne ne se détache jamais tout à fait de ses souvenirs. Car dès qu’on croit qu’elle est partie, elle n’est déjà plus là. Elle peut s’immiscer sans s’en rendre compte. Elle ne se demande pas si elle en a le droit ou non. Il y a tout un monde de souvenirs. Ils n’ont pas de voix, mais ils s’expriment. […] Ils aiment tous jouer à cache-cache. Il y en a qui sortent, même si personne ne les a découverts. Certains viennent d’abord juste jeter un petit coup d’œil, avant de s’y aventurer complètement. Il y en a aussi qui veulent rester pour toujours dans leur cachette. »

Jhemp Hoscheit résume tout cela avec brio dans les premiers chapitres de son roman, qui, au début, ressemble un peu à un bazar qui se met peu à peu en place : L’auteur alterne entre des chapitres homodiégétiques, qui retracent les séances de Connie chez Madame Wallmer, la thérapeute, et des passages hétérodiégétiques, qui commencent donc au moment où Connie se rend au nouveau Nopeschkand et s’étendent jusqu’à peu après l’intervention de la justice et la mise en examen de son père pour abus sexuels.

C’est vraiment bien trouvé, montre l’auteur, la façon dont Connie se détache peu à peu d’une conception du temps complètement fragmentée, du passé et d’elle-même, pour aboutir à un récit dans lequel elle a pu se retrouver – à partir de ces spirales sans fin, qu’elle dessine sur des feuilles jusqu’à ce qu’elles ne soient soudain plus qu’un amas noir, jusqu’à un cercle qui montre certes qu’on ne se débarrasse pas entièrement du traumatisme, mais qui permet d’apprendre à vivre avec.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que le récit passé est hétérodiégétique – Connie ne se reconnaît pas elle-même à ce moment-là, elle parle donc d’elle-même à la troisième personne – tandis que le présent thérapeutique est homodiégétique – grâce à la thérapie, il parvient à une nouvelle perception de lui-même et n’a plus besoin de se référer aux éléments accessoires de l’univers du jeu pour comprendre ce qui lui est arrivé et que « son corps lui appartient » – même si ces accessoires restent tout à fait pertinents lors des séances thérapeutiques.

C’est là que l’on se heurte aux limites du roman : ni une langue qui fait toujours mauvaise impression lorsqu’elle se veut poétique (« La langue du ciel est une langue merveilleuse. Une langue merveilleuse ») et des dialogues un peu guindés, ni une tendance au kitsch, ni une certaine ambiguïté quant au public auquel s’adresse le livre (s’agit-il d’un roman pour la jeunesse, qui vise à sensibiliser aux abus sexuels ou une fiction pour adultes sur les enfants et les abus ?), c’est surtout le déroulement des séances thérapeutiques qui est beaucoup trop lisse.

Par moments, on a un peu l’impression de lire une sorte de brochure dans le cadre d’une campagne ministérielle visant à inciter à agir en cas d’abus sexuels. La thérapeute est géniale, la police fait preuve de compréhension, tout le monde est aussi empathique et délicat que ne le sont pas les parents. Surtout, pratiquement toutes les approches thérapeutiques fonctionnent du premier coup : Connie comprend comment poser son regard, elle saisit la métaphore de la reconstruction de soi et l’applique sans hésiter, elle explique d’emblée l’utilité des poupées et des peluches dans le cadre du traitement des traumatismes, oui, tout se passe comme si Connie elle-même devenait un pantin, un accessoire d’une démonstration visant justement à montrer à quel point les cas d’abus sont traités efficacement ici, dans notre pays. « Le dialogue est la clé », dit Madame Wallmer, et on a l’impression que l’auteur veut nous dire qu’il faut s’y mettre, remettre les choses à leur place, pour que tout rentre plus ou moins dans l’ordre. Si tout était aussi simple que ça, c’est ainsi qu’un autre auteur luxembourgeois a intitulé son roman.

Tout cela n’est sans doute pas inutile pour éviter que le parcours de Connie, de l’obscurité vers la lumière, ne devienne une affaire trop misérabiliste, et pour insuffler un peu d’espoir, mais un peu plus de résistance, quelques accidents supplémentaires et quelques réactions émotionnelles plus vives auraient été nécessaires. Lorsqu’on demande à Connie qui aurait pu remporter ce jour-là la Coupe du monde de football, elle est déstabilisée et se demande sil’annonce d’un faux résultat aurait alors également rendu le reste de sa performance indigne de confiance, on se demande pourquoi la jeune fille ne se remet pas plus souvent en question, ne se remet pas davantage en cause, et pourquoi l’auteur suit pour ainsi dire pas à pas le parcours thérapeutique, sans remettre en question ses mécanismes : Qu’en est-il de tous ceux qui, après un tel incident, ne parviennent pas à s’en sortir, car les grands principes du travail thérapeutique ne fonctionnent pas et qu’il y a des gens qui voient clair dans la téléologie de la question ?

En comparaison, le personnage de Hal, tiré du roman *Infinite Jest* de David Foster Wallace, qui passe son temps à contrarier les attentes de ses thérapeutes, est un personnage plus intéressant, car on n’a pas ici l’impression qu’il faille s’obstiner à montrer, à travers un cas concret, comment notre société traite les cas d’abus. C’est peut-être bien intentionné, mais le discours sous-jacent reste problématique, car le roman de Hoscheit part du thème pour aller vers ses personnages, et non l’inverse. Ainsi, chaque nouveau personnage trouve sa place sur l’échiquier d’un drame social qui, par moments, est trop souvent considéré comme un exemple représentatif de la réalité. C’est d’autant plus dommage que Hoscheit s’est créé, avec Connie, un personnage dont le destin aurait touché le lecteur même sans tout ce bagage pédagogique.

Jhemp Hoscheit, Ouninumm, éditions Guy Binsfeld, 208 pages. 21 euros