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Livres 4 min de lecture

Secoue tes syllabes

Luxemburgensia

Article paru dans Édition septembre 2022
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À la lecture du nouveau recueil de poèmes de Nico Helminger, *Saumes Kinoplakat*, on est tenté de donner au mot « Schüttelreim » une nouvelle définition littérale, pour laquelle ces poèmes constituent la base parfaite : C’est comme si tous les vers et toutes les strophes des poèmes respectifs étaient composés des mêmes mots, sons et syllabes – à la seule différence qu’ils ont été mélangés. À tout va. Encore et encore. Comme des vers versés d’un gobelet à dés, même si, lors de l’assemblage des syllabes et des unités de sens mélangées, un soin méticuleux a été apporté à la régularité et aux formes récurrentes dans les mots et les unités de phrase recombinés, de sorte qu’il en résulte sans équivoque des poèmes – aussi évidents que le « Poem » de Man Ray : La mise en page est extrêmement régulière, les vers sont de même longueur. Au premier coup d’œil, on voit clairement que la forme a été préservée. Et en effet, il s’agit de sonnets relativement réguliers.

En revanche, le contenu passe au second plan par rapport à la mélodie de la phrase. Les poèmes comportent certes des strophes, des vers et une forme qui les rendent manifestement reconnaissables en tant que poèmes. Mais ce n’est pas leur contenu, ni les images qu’ils évoquent, qui est au centre de l’attention, mais l’effet produit par le langage sous cette forme : la répétition des syllabes et des éléments lexicaux. Si l’on se concentre sur les mots lus, on constate une succession incessante de coupures et de rebondissements ; les phrases et les images incomplètes sont nombreuses. En revanche, lorsqu’on lit à voix haute, quelque chose de nouveau et d’impressionnant se crée ; car sur le plan sonore, le résultat de ce jeu de rimes ne ressemble pas à un virelangue. Au contraire, la lecture à voix haute procure l’impression saisissante qu’il s’agit d’une langue nouvelle et inconnue, dotée d’une sonorité expressive, d’un rythme uniforme qui lui est propre et d’une mélodie qui lui est propre…

L’affiche de cinéma « Saumes » est la dernière œuvre en allemand de l’auteur luxembourgeois Nico Helminger, qui a écrit des pièces de théâtre, des œuvres en prose et des poèmes, et qui a déjà été récompensé par de nombreux prix littéraires luxembourgeois, dont deux fois le Prix Servais et, en 2008, le Prix Batty Weber pour l’ensemble de son œuvre.

Ce recueil de poèmes surprend avant tout par une expérimentation formelle, un exercice d’équilibre entre forme et fond : selon l’éditeur, *Saumes Kinoplakat* a été rédigé à l’aide d’un logiciel qui a facilité l’assemblage des groupes de mots. La manière exacte dont cela s’est déroulé, la part respective du logiciel et de l’orchestration de l’auteur qui a finalement conduit aux poèmes définitifs, n’est pas précisée. En effet, dans ce contexte, on peut se demander si Nico Helminger n’a pas simplement passé en revue des listes de mots de Scrabble – ou si cela ne montre pas une fois de plus à quel point les logiciels ont encore du mal à reconnaître et à reproduire le contenu et les liens sémantiques de ce qui est dit. Quels que soient les rapports de force, le résultat est une série de poèmes abstraits dans l’esprit d’Eugène Ionesco et de sa pièce La Cantatrice chauve. Les phrases qui commencent par un sujet et un verbe ne sont pas poursuivies après le coup de vers ; parfois, elles s’interrompent même au sein même du vers. Ces images sont-elles intentionnelles ? Sont-elles le fruit du hasard, issu de la recombinaison des mots brassés qui donnent le ton à ce poème ? Qu’il s’agisse de titres humoristiques comme « Comment les tournevis voient le monde » ou de fragments évocateurs tels que « Les petits animaux se tortillent rituellement » : toutes les images évoquées sont interrompues sans reste, achevées de manière radicale et abrupte, sans être reprises. À d’autres endroits, le rythme s’installe, grâce à des débuts de phrases identiques, par exemple. Mais là encore, outre la forme aboutie, c’est surtout une sonorité riche qui se dégage. Une bordure, comme le titre le laisse peut-être présager : tissée à partir d’un long fil, sans interruption, symétrique et régulière. Les boucles, petits nœuds et ornements individuels sont subordonnés à l’objectif d’un produit final régulier et formellement parfait. De quoi naît quelque chose de nouveau, au détriment du contenu des mots qui se transforment en sons. Par exemple, pour illustrer cela avec un autre artiste du dadaïsme, des poèmes comme *La Caravane* d’Hugo Ball – mais composés uniquement de fragments et de fausses pistes qui promettent un sens ; même si, chez Nico Helminger également, ils évoquent des figures parlant des langues étrangères…

Nico Helminger : L’affiche de cinéma de Saume. Sonnets. Éditions Guy Binsfeld.
160 p. 18 €