Ingrédients
Un personnage principal fort, tourmenté par ces insécurités éternelles qui tourmentent de plus en plus les jeunes et qui, à l’ère de TikTok et compagnie, ne font que peser davantage sur eux : l’amour, l’amitié, le mal-être face à son propre corps ou à son propre esprit, le désir d’être comme les autres, qui sont toujours un peu plus cool.
Quatre à cinq amis qui, ensemble, forment un kaléidoscope d’un microcosme diversifié, afin que le plus grand nombre possible de lectrices et de lecteurs puissent s’identifier au plus grand nombre possible de personnages.
Une série de nouveaux personnages qui renforcent l’image d’une fiction diversifiée. Si le roman doit être écrit par une personne cisgenre blanche, il est d’autant plus important d’y inclure autant que possible des personnages queer ou issus de l’immigration.
Des défis que le personnage principal ne peut relever qu’avec l’aide de ses amis, afin de montrer que rien n’est possible sans l’amitié. On peut ici puiser des éléments classiques de manière assez intertextuelle dans l’histoire de la littérature, de préférence dans la catégorie du roman d’apprentissage : un amour inassouvi, une grande ville angoissante, une désorientation sexuelle, des ambitions professionnelles, la quête d’un sens dans une existence (attention : à la Camus) dénuée de sens.
Un ennemi qui empêche le personnage principal d’atteindre son objectif – dans l’interprétation plus psychologique de tous ces schémas narratifs, l’ennemi peut aussi être le personnage lui-même, qui doit faire face à ses insécurités d’adolescent. Liste d’exemples typiques d’ennemis : les parents, un beau-père stupide, des camarades de classe désagréables, un prof bourru, un partenaire potentiel qui semble arrogant (mais depuis *Orgueil et Préjugés*, nous savons que les gens ont souvent une bonne raison de se comporter ainsi).
Un endroit exotique ou une situation inhabituelle.
Préparation du plat
Placer le personnage principal dans une situation ou un lieu difficile. La laisser brièvement seule avec ses doutes, mais, dans l’idéal, apporter dès le début un peu de lumière et d’espoir – sans toutefois dépasser deux ou trois pages. Ajouter peu à peu de nouveaux personnages. Pétrir la pâte narrative jusqu’à ce que le personnage principal s’épanouisse peu à peu. Placer brièvement la pâte dans le four de la stabilité narrative. La sortir du four et observer comment les personnages s’entremêlent. Mélanger régulièrement la pâte en suivant les mouvements du personnage principal, puis y ajouter le glaçage des nouveaux défis. Lorsque le gâteau romanesque est presque prêt, lui donner un bon coup de poing, un peu comme un enfant qui piétine un château de sable (on en est ici au drame qui, au troisième acte, rebat une nouvelle fois les cartes). Pour ensuite créer, à partir des ruines, quelque chose qui ne soit pas seulement savoureux, mais aussi bien présenté, il faut sortir de son chapeau les nouveaux personnages jusqu’ici peu utilisés, leur insuffler une boussole morale qui guide le personnage de l’obscurité vers la lumière. Conclure par une fin heureuse. Vraiment bouleversante.
Exemple :
« Alive » d’Anja Di Bartolomeo
Dans sa « Morphologie du conte russe », Vladimir Propp, formaliste russe, a dégagé, à partir d’un vaste répertoire, toute une série de critères narratifs, ce qui lui a permis de théoriser un genre – celui du conte – et d’en dégager ainsi une série d’invariants. Peu de genres, à l’exception de celui du « Young Adult », semblent se prêter à une analyse narratologique aussi approfondie. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si, dans son nouveau roman *Alive*, Anja Di Bartolomeo reproduit deux recettes de pâtisserie, comme si l’auteure souhaitait créer une mise en abîme de son art. Alive est en effet un roman « Young Adult » qui fait beaucoup de choses bien, même si ce n’est pas tout – une recette qui fonctionne presque à merveille.
D’Liv, que certains lecteurs connaissent peut-être déjà grâce à Koma21, n’a plus que 17 ans, mais elle en a déjà 20. La pandémie est passée, les crises d’adolescence aussi, et même si sa mère l’énerve toujours autant, Liv commence peu à peu à comprendre qu’elle ne fait que son bien. Le fait qu’elle ait été admise aux Beaux-Arts de Paris devrait en réalité être une bonne nouvelle, mais tant Liv que sa mère considèrent Paris comme une ville relativement difficile, qui, depuis « Emily in Paris », fourmille justement de touristes Netflix qui attendent de la capitale qu’elle se conforme à l’esthétique de la série. À cela s’ajoute la séparation douloureuse d’avec ses meilleurs camarades de classe, Philippe et Lou, qui partent respectivement à Heidelberg et à Naples. Comme le Cosmo libère une chambre dans sa colocation parisienne, le problème du logement est déjà réglé ; quant au problème matériel, grâce au Luxembourg, il n’existe pas non plus. Il peut donc se concentrer pleinement sur ses problèmes affectifs : pourquoi est-il immédiatement fasciné par Val, la fille qu’il a rencontrée dans le TGV ? Qu’en est-il de ce troisième colocataire, qui n’a rien à voir avec Elo, l’actrice très extravertie, ni avec le cupcake dont le nom révèle sans détour qu’il passe ses longues journées à faire de la pâtisserie ? Est-il vraiment, comme certains le pensent, un type louche qui s’éclipse au milieu de la nuit et se faufile discrètement de retour dans l’appartement, ou bien se cache-t-il quelque chose de plus fragile derrière ce François ? Et comment Liv s’y prend-elle pour se démarquer parmi les talentueux élèves des Beaux-Arts, alors que le beau-
marchand semble justement ne s’intéresser qu’aux toiles de la douée Miyu ?
Alors que Liv découvre peu à peu que Paris est bien plus qu’un simple quartier malfamé dont les trottoirs sont recouverts de crottes de chien – une conception profondément enracinée dans la francophobie luxembourgeoise –, sa propre existence se transforme de plus en plus en celle d’une série Netflix pour adolescents.
Anja Di Bartolomeo parvient, avec « Alive », à dépeindre de manière souvent émouvante de dépeindre les incertitudes, mais aussi l’émotion de cette étudiante qui laisse derrière elle les « Cubenhaisers » et les Cubeleit du café luxembourgeois. Elle dépeint ce moment de la vie où tout s’éveille et où tout est plus intense, car c’est une succession de premiers émois – la structure dramaturgique du roman présente des hauts et des bas, des montées et des descentes, car la vie de Liv est justement plus « Schueberfouer » que ce ne sera le cas par la suite. De plus, les nouveaux personnages sont plus vivants qu’ils ne l’étaient encore dans Koma21. L’histoire de l’énigmatique François, en particulier, touche, tout comme le personnage de Moussa, qui partage ses sagesses de vie entre thé et biscuits, l’idée de l’appartement comme une sorte d’auberge espagnole finit par s’imposer définitivement vers la fin, tout comme que diverses trouvailles suscitent l’enthousiasme – les commentaires de Liv sur les messages WhatsApp de sa mère sont particulièrement justes, tout comme, la plupart du temps, ce cocktail linguistique.
Mais derrière ce « Liv », on devine un peu trop l’auteure : Les réseaux sociaux mentionnés se limitent à Facebook, où l’on trouve aujourd’hui principalement des retraités et des musiciens luxembourgeois agressifs qui s’en prennent aux jeunes artistes en devenir, dont les
œuvres semblent d’ailleurs extrêmement peu inspirées, semblent utiliser Instagram, avec diverses expressions et verbes, si bien réussis qu’on les attribue plutôt à des parents ou à des grands-parents, car ils semblent provenir du vocabulaire d’une jeune étudiante de 20 ans, de sorte que cette mimésis formelle n’est pas toujours réussie. De plus, aucun des personnages de Liv et de ses amis ne semble s’intéresser à l’état de la planète : Aucun des personnages n’est engagé sur le plan écologique et Liv utilise même le terrible ChatGPT, véritable écocide, pour simplement rechercher le sens d’un seul mot (le verbe « lambiner »). Dans le milieu artistique où elle évoluait, cela ne semble pas tout à fait plausible.
Cela vaut notamment pour les goûts musicaux de Liv : Il se peut tout à fait que les personnes nées en 2004 écoutent principalement Metallica, Oasis et The Verve, mais si tel est le cas, ce goût pour le rétro doit être mentionné en tant que tel. C’est là que nous nous heurtons à l’un des principaux problèmes : comme Alive n’arrive pas toujours à se décider entre laisser l’univers du roman rester diffus, afin de conférer au récit une plus grande universalité et, par là même, davantage de possibilités d’identification, ou s’il doit en définir concrètement les contours ; le roman oscille ainsi par moments trop entre l’esquisse et la toile achevée.
C’est la représentation de la ville de Paris qui illustre le mieux cela : on a l’impression qu’elle n’est qu’un décor un peu interchangeable. Quand Liv se fraye un chemin avec ses bagages lourds dans le métro et dans les rues de Paris, on aurait aimé savoir où exactement elle se trouvait – cela aurait également évité à l’auteure quelques incohérences gênantes. C’est ainsi qu’à la page 90, alors que Val l’avait traînée jusqu’au parc des Buttes-Chaumont, on apprend que Liv n’était toujours pas dans le 19e arrondissement, alors que la page 164 nous avait révélé qu’elle s’y trouvait le… 19.
Cela peut sembler un détail, mais un univers fictif repose sur les détails : une expérience vécue, en particulier celle d’un adolescent sensible, ne se déroule pas dans un espace ontologiquement vague. Si l’on fait abstraction de cela, ainsi que de la relecture malheureusement imprécise (il manque trop souvent des mots entiers) réalisée par les éditions Guy Binsfeld pour cette rentrée, on obtient un roman « feel-good » touchant pour jeunes adultes, écrit en luxembourgeois.