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Modestie et prétention

LUXEMBURGENSIA

Article paru dans Édition décembre 2025
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La Poste a célébré cet événement en émettant un timbre intitulé « 500 Joer Coryciana ». Elle qualifie ce recueil de poèmes, paru à Rome il y a un demi-millénaire, d’« œuvre majeure de la littérature universelle ». Il rend hommage à Janus Corycius, né « vers 1457 à Koerich sous le nom de “Jang” » (www.postphilately.lu).

Au début du capitalisme naissant, la Renaissance a inventé l’individu bourgeois. Concevable uniquement comme une renaissance de l’art et du pouvoir antiques. Suivant la mode humaniste, Johan Goritz latinisa son nom en « Corycius ». Après avoir étudié les arts libéraux et la théologie à Heidelberg, il s’installa à Rome en 1497. Il y devint protonotaire apostolique et fit fortune. C’est précisément à ce genre de pratiques commerciales que la Réforme entendait mettre fin.

Goritz était amateur d’art, mais dépourvu de talent. C’est ce qui pousse parfois les personnes fortunées à devenir des mécènes. En 1512, il offrit à l’église du quartier une sculpture grandeur nature d’Andrea Sansovino représentant Anne, Marie et l’Enfant Jésus. À chaque fête de sainte Anne, le 26 juillet, Goritz organisait dans son domaine une somptueuse fête à l’intention des prélats, des patriciens, des nobles, des poètes et des spécialistes de l’Antiquité. Sainte Anne était très vénérée à cette époque. Même si la grand-mère de Jésus n’apparaît que dans des écrits apocryphes.

De Pietro Bembo à Ulrich von Hutten en passant par Baldassare Castiglione et Marco Girolamo Vida, plus d’une centaine d’invités ont rendu hommage à Goritz à travers quelque 400 poèmes en latin néo-classique et en grec (perdus). Certains sont de véritables jeux de mots raffinés, de véritables acrobaties grammaticales dans un latin archaïsant. D’autres font penser à des cadeaux d’usage sans âme, comme un bouquet de fleurs acheté à la station-service. Le philologue belge Josef Ijsewijn qualifie ces poèmes de « mortellement ennuyeux » et leur lecture de « véritable calvaire » (dans : Latin Poetry and the Classical Tradition, Clarendon, 1990, p. 213).

Les épigrammes exubérantes, les hymnes et les annales louent la générosité et la piété de l’hôte : on peut être à la fois riche et pieux – il n’y a donc aucune raison de se lancer aussitôt dans une Réforme. Les invités mêlent la mythologie antique et la théologie chrétienne, se mesurent aux classiques de l’Antiquité et méprisent les classes sociales moins instruites. La plupart des poèmes chantent les louanges de l’« Anna selbdritt » offerte par Goritz. Aucun n’échappe au cliché selon lequel la magie divine donnerait vie à la statue de marbre. Nietzsche dirait : « rien que du rococo de l’âme, rien que des fioritures, des angles, des bizarreries » avec « un soupçon occasionnel de douceur bucolique […]. Humilité et prétention se côtoient étroitement ; une verbiage des sentiments qui en devient presque engourdissante » (Sur la généalogie de la morale, 3.21).

Deux copies de ces poèmes ont été conservées. Après plusieurs tentatives, ils furent publiés en juillet 1524 à Rome sous le titre de *Coryciana* – « Goritzereien » – avec une préface de Blosio Palladio, secrétaire particulier du pape. Le calligraphe et typographe Ludovico degli Arrighi (de Vicence) et l’orfèvre et graveur de caractères Lautizio Mei (de Pérouse) ont imprimé ce recueil de poèmes. Spécialement dans une nouvelle police italique, une version affinée de leurs « italiques » humanistes avec des majuscules courbes.

Joseph Ijsewijn a recensé 28 exemplaires de l’Edicio princeps dans des bibliothèques européennes et américaines (Coryciana, Herder, 1997, p. 20). Un autre exemplaire, provenant de la bibliothèque d’un château gallois, se trouve aujourd’hui dans une collection privée luxembourgeoise. À la suite de la réédition d’Ijsewijn, Lydia Keilen, enseignante à l’Athenäum, a traduit pour la première fois les deux tiers de l’œuvre dans une langue moderne, le français (Les Belles Lettres, 2020).

Les poètes méditerranéens méprisaient la patrie de Goritzen. « Illis in regionibus nivosis / Inter barbariem rigentiorem », s’horrifiait le noble sicilien Giano Vitale (f. D[iv]). Malgré tout, au XIXe siècle, les auteurs locaux firent de ce mécène romain un poète luxembourgeois : ils devaient de toute urgence inventer une culture nationale. Sous l’occupation nazie, l’Escher Tageblatt lui consacra une série en cinq parties intitulée « Un grand fils du Luxembourg » (27 décembre 1943 – 3 janvier 1944). Après la sécularisation et la libéralisation des années 1970, le journaliste et homme politique du CSV Pierre Grégoire fit appel aux humanistes autour de Janus Coricius pour témoigner que l’humanisme sans religion était « le pire mode de vie », tandis qu’avec la religion, il était « le plus glorieux » (De Frëndeskrees, 1980, p. 12).

Après le sac de Rome en 1527, Goritz mourut à Vérone, à l’âge d’environ soixante-dix ans. Selon Pierio Valeriano, il fuyait vers sa patrie, rongé par la nostalgie de Rome et de sa fortune (De litteratorum infelicitate, Venise 1620, p. 88).