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Le multilinguisme de la littérature luxembourgeoise

Table ronde avec Nathalie Jacoby, Ulrike Bail, Guy Helminger, Robert Schofield et Joseph Kayser Bien sûr, une table ronde consacrée aux défis et aux opportunités du multilinguisme au Luxembourg ne pouvait manquer au…

Article paru dans Édition octobre 2021
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Table ronde avec Nathalie Jacoby, Ulrike Bail, Guy Helminger, Robert Schofield et Joseph Kayser

Bien sûr, une table ronde consacrée aux défis et aux opportunités du multilinguisme au Luxembourg ne pouvait manquer au programme de la semaine dernière, car la diversité linguistique des publications est, après tout, l’une des caractéristiques les plus marquantes de la littérature luxembourgeoise.

Nathalie Jacoby, directrice du Centre national de littérature, a animé la discussion entre l’auteure Ulrike Bail et les auteurs Guy Helminger, Robert Schofield et Joseph Kayser. En revanche, aucun représentant des langues française, portugaise, italienne ou d’autres langues présentes dans la littérature luxembourgeoise n’était présent. « Si l’on considère la répartition des langues au Luxembourg, le portugais devrait lui aussi jouer un rôle important en tant que langue littéraire. Or, souvent, on ne s’en rend pas vraiment compte », a fait remarquer l’auteur Guy Helminger. Même s’il existe au Luxembourg des revues littéraires spécialisées, comme par exemple la revue en espagnol « abril » ou la revue en bosniaque et en français « Bihor », la visibilité de ces publications dans les langues dominantes n’est pas garantie – sauf si les textes sont traduits. C’est là tout le nœud du problème des langues officielles et dominantes au quotidien : dans l’espace public, les minorités doivent s’adapter aux habitudes linguistiques, ce qui réduit la visibilité de leurs langues. Celles-ci sont rarement apprises par les locuteurs des langues dominantes ni enseignées à l’école.

Au cours de la table ronde, la distinction entre les langues de la vie quotidienne et la langue littéraire s’est rapidement imposée. La langue dans laquelle on écrit est également le fruit d’un choix personnel, influencé par le lieu où l’on a grandi, par le fait d’avoir lu ou non à la maison ou à l’école et dans quelles langues, ou encore par les modèles littéraires auxquels on s’inspire. Joseph Kayser, qui écrit en luxembourgeois et qui a publié cette année son premier roman en allemand, *Lapsuus* (Binsfeld), « changeant » ainsi de langue, a expliqué que le choix d’une langue était également motivé par le genre du texte en question. Guy Helminger, en revanche, a fait remarquer que la socialisation, les préférences et les possibilités des auteurs sont bien plus déterminantes. C’est elle qui détermine l’approche respective du monde – qu’il s’agisse de la « first language » ou de la langue maternelle, comme pour Ulrike Bail ou Robert Schofield qui écrit en anglais, ou de la langue de la réalité de vie respective, comme c’est le cas pour Guy Helminger, qui vit à Cologne. Une fois qu’on a choisi une langue, a également souligné Ulrike Bail, on ne peut plus vraiment s’en défaire. Celle-ci impose certes un cadre précis, dont les limites apparaissent par contraste avec les autres langues, a expliqué la lauréate du Prix Servais de cette année, mais c’est précisément la conscience des différentes langues qui aide à réévaluer sans cesse sa propre langue et sa vision du monde. Cela transparaît également dans son recueil de poèmes *Wie viele faden tief* (Conte 2020), dans lequel la sonorité et les éléments constitutifs des mots étrangers sont intégrés, explorés et détournés. Il ne faut pas considérer ce multilinguisme comme des « langues étrangères » coexistant les unes à côté des autres, a déclaré Ulrike Bail, mais comme des « couches ». Elles sont l’expression d’une patrie à partir de laquelle le regard sur les différences ou les difficultés de transposition s’affine. Et c’est seulement ainsi que la recherche de liens, de rencontres et de traductions devient possible en littérature. La langue devient alors un outil permettant, dans la littérature, de repousser les limites de la réalité que notre langue nous impose.

Pourtant, certaines langues se prêtent mieux à certains types de textes, comme le montre le travail de Roger Manderscheid sur son roman *Schacko klak* (PHI 1988), qu’il avait commencé en allemand. Il s’est toutefois rapidement rendu compte que la langue des anciens occupants du Luxembourg ne convenait pas à un livre écrit du point de vue du personnage luxembourgeois Chrëscht Knapp, et a finalement rédigé l’histoire en luxembourgeois.

Le débat sur la coexistence des différentes langues de la vie quotidienne au Luxembourg revient sans cesse sur le tapis. Selon Robert Schofield, il est particulièrement difficile, surtout pour un « nouveau venu », de deviner le contexte et de déterminer si l’on peut ou si l’on doit parler le luxembourgeois, l’allemand, le français ou l’anglais. Plusieurs ouvrages luxembourgeois tentent de refléter ce multilinguisme, comme le recueil de poèmes de Guy Helminger, *Libellenterz* (PHI 2010), ou le roman en quatre langues *Sabotage* de Jeff Schinker (Hydre 2018) – mais s’ils les présentent comme coexistant, ils ne les entremêlent pas.

Mais quelle place occupe la littérature luxembourgeoise parmi toutes ces langues du quotidien, fruit de la pluralité de la société, de l’internationalisation et des migrations ? Même si l’on constate ces dernières années un regain d’intérêt pour les publications en luxembourgeois, cette langue a toujours été présente en tant que langue littéraire, et pas seulement en tant que patrimoine culturel oral, comme c’est le cas dans les recueils de chants ou les contes pour enfants. Mais depuis que cette langue n’est plus seulement utilisée comme langue de communication ou langue de secours à l’école et qu’elle fait l’objet d’un enseignement renforcé, elle connaît un essor en tant que langue littéraire dans les genres les plus divers, que ce soit dans la poésie, les romans policiers ou encore d’autres formats créatifs, comme le cinéma.

La gouverneure générale du Canada, Mary May Simon, a décrit la diversité linguistique au Canada comme une « plural singularity », c’est-à-dire une singularité plurielle. Dans le même esprit, Nathalie Jacoby a souligné, lors de la table ronde, que l’impression selon laquelle le monolinguisme serait la norme est trompeuse et ne correspond pas à la réalité de nos sociétés, ce que le Luxembourg illustre de manière particulièrement frappante. C’est une « diversité linguistique dont nous avons besoin, et non à laquelle nous sommes exposés », comme l’a décrit Juergen Boos, directeur de la Foire du livre de Francfort, dans son discours d’ouverture. Une diversité qu’il convient de préserver et de renforcer.