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Livres 5 min de lecture

La vie est la preuve que la littérature ne suffit pas

Luxemburgensia

Article paru dans Édition août 2023
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Même pour mourir, du moins semble-t-il, le professeur Fernando Rossi, le « dottore », entreprend un dernier voyage à la voile à travers la Méditerranée – sur les traces d’Énée, le héros de l’Énéide de Virgile. Atteint d’un cancer, le professeur entreprend un voyage culturel qui le mène de la Turquie à l’Italie en passant par la Grèce, au gré des flots et des crêtes des vagues, dont il cherche à trouver la description qui rendrait le mieux la nuance de bleu : peut-être « bleu d’acier », en compagnie de *La Mort de Virgile* d’Hermann Broch, alors que la Méditerranée, dans l’*Énéide* elle-même, apparaît surtout sous forme de nuances. Il meurt avant qu’ils n’atteignent l’Italie, des années avant le début du roman, qui suit à son tour son fils Claude, qui se confronte à ses origines, à son père et à l’œuvre de celui-ci. « Un fils cherche toujours son père », écrit-il, mais : « Ce que j’ignorais cependant, au moment de commencer ce livre, c’est que chercher le père signifie avant tout trouver le fils ». Claude se lance donc lui-même, à partir de l’héritage de son père, dans une quête qui le mènera à travers la Méditerranée vers le royaume de la littérature et de la mythologie…

Dans *Une dernière fois, la Méditerranée* de Jean Portante, l’histoire de la littérature, le travail de recherche, une histoire familiale et un regard philosophique et intense se mêlent à des éléments qui rappellent Roberto Bolaño, Christoph Ransmayr ou bien d’autres grands écrivains, auxquels ce roman magistral, intelligent et bien écrit peut sans aucun doute se mesurer. C’est l’histoire d’une quête de la quête au sein de la quête, « la couche sous la couche », qui, dans une triple mise en abîme, superpose les histoires de trois chercheurs : Énée, Claude et Fernando – qui, chacun à sa manière, partent à la recherche de leur patrie, de leur identité, de leurs origines, de leur famille et de leur héritage.

Claude a grandi chez sa mère, sans son père ; il a ensuite fait des études de littérature et a ainsi, en quelque sorte, suivi les traces de son père absent, un éminent spécialiste de la littérature. Claude tombe amoureux, étudie et analyse le personnage de Télémaque ; il se consacre à la littérature classique, aux romans policiers, à Kafka et à la bande dessinée. Ce faisant, il tourne autour de l’œuvre de son père, qu’il ne découvre toutefois qu’après la mort de celui-ci, à travers son héritage littéraire.

Fernando Rossi s’est fait un nom grâce à sa thèse intitulée *Contre Ulysse*. Face à Ulysse, le héros de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère, il met en avant le personnage d’Énée – le troisième niveau et un personnage important dans le roman de Portante. Aux yeux du professeur Rossi, le héros troyen est un motif pertinent tant sur le plan de l’histoire culturelle que dans le contexte contemporain : l’exilé et le fugitif, le vaincu et le tourmenté, qui se lance dans un périple vers une nouvelle patrie. Selon sa thèse, ce sont là toutes les valeurs pour lesquelles Ulysse s’est fait connaître dans la littérature – et à tort, selon Rossi ! Ulysse est certes considéré comme le symbole par excellence de l’errant, de l’exilé, celui qui est tenu à l’écart de sa patrie, Ithaque, mais au fond, il passe huit ans de son « odyssée » dans les bras de Calypso et de Circé. Son odyssée est une punition infligée par les dieux, car il a combattu en tant que général lors de la guerre de Troie, assiégé et détruit la ville, tué ses héros, enlevé Cassandre, sacrifié délibérément sa fille Iphigénie, et bien d’autres choses encore. Ulysse n’est pas une victime, selon cette thèse, mais un coupable.

Énée, en revanche, serait le véritable vaincu, le véritable réfugié. Après la destruction de Troie, il a dû fuir pour sauver sa vie, a subi des naufrages et perdu son équipage, jusqu’à ce qu’il atteigne enfin les côtes italiennes, à la recherche d’une patrie et d’un but (et, chez Virgile, de l’établissement de la lignée qui mènera à la fondation de Rome). Sur les traces de ces récits, le professeur Rossi, atteint d’un cancer, vogue sur la Méditerranée durant ses dernières semaines.

Histoire familiale, quête d’identité, mythologie et recherche littéraire se mêlent dans le roman de Jean Portante, où les intrigues et les niveaux narratifs, aux multiples facettes, s’enchaînent avec aisance : Énée ou la littérature, les recherches de Claude et la quête de Fernando Rossi ; les histoires de ceux qui n’ont pas de patrie, d’exilés, de marginaux et de chercheurs. Une dernière fois, la Méditerranée cherche des mots pour exprimer la poésie des forces de la nature et décrire la beauté de ce qu’elle voit. Parallèlement, des lettres, des entretiens, des enregistrements audio fictifs et un documentaire, des métatextes, des mythes dans différentes versions et interprétations sont mis en parallèle – un récit aussi captivant qu’une enquête policière, dont les détails et les sources rappellent Bolaño. Il est question de l’amour de l’art et de ses figures, de la richesse des mythes des Métamorphoses d’Ovide, d’Homère et de Virgile, de l’Énéide, de Kafka ou de Proust, de l’archéologie et de la peinture… et nous rappelle ainsi leur pertinence à travers les âges. Car même si, à la place du professeur, c’est une bouteille d’eau de mer qui est enterrée en sa mémoire et que l’histoire trouve ainsi une fin apparente, le symbole de l’odyssée d’Énée revêt une actualité brûlante à l’heure actuelle, marquée par les exodes et les migrations à travers la Méditerranée…

L’univers imaginaire des récits cités, la légèreté de ce roman captivant et aux multiples facettes, ainsi que le talent de l’auteur font de *Une dernière fois, la Méditerranée* un livre incroyablement réussi, certainement l’un des meilleurs publiés au Luxembourg ces cinq dernières années.

Jean Portante : Une dernière fois, la Méditerranée. En français. Éditions Phi 2022. 366 pages. 22 euros