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La vie après la déception

Dans le recueil de nouvelles *Qu'est-ce que j'ai manqué ?*, Nora Wagener invite ses personnages, des figures marginales hautes en couleur, à faire une pause et à réfléchir à leur vie

Article paru dans Édition janvier 2022
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« J’ai menti sur l’amour », constate Tochter Gohde au comptoir du bar de son père. « Peut-être que je me suis simplement précipitée sans réfléchir, pense-t-elle. Et maintenant, je suis à bout de forces », déclare ainsi la protagoniste de la nouvelle *Die Knoblauchprobe*, qui refuse d’être réduite à sa seule capacité à procréer.

Pourquoi les projets de vie échouent-ils, pourquoi les relations se brisent-elles ? Dans les douze nouvelles de Nora Wageners, les personnages foncent tête baissée vers l’avenir, pour finir par jeter un regard en arrière et prendre conscience du fossé qui sépare leurs rêves perdus de la réalité… « Qu’est-ce que j’ai manqué ? » est donc le thème qui donne son titre à son nouveau recueil de nouvelles. L’auteure luxembourgeoise a publié chez Hydres Éditions, chez l’éditeur allemand Conte Verlag et, plus récemment, chez les Éditions Guy Binsfeld.

Différentes perspectives s’expriment. Elle raconte l’histoire du point de vue d’une femme de ménage sarcastique qui nettoie les locaux d’une école ; d’une femme d’une trentaine d’années qui traîne au bar du coin après une relation ratée, et brosse un panorama désolant et sordide de la classe populaire ; adopte le point de vue d’un écolier qui doit relever un défi de courage ; raconte l’histoire du meilleur ami d’un Européen expatrié au Kenya, qui éprouve une gêne par procuration face au comportement colonial de son pote, et décrit comment celui-ci, dans ce paradis insulaire africain, se débarrasse de sa petite amie européenne compliquée pour se mettre plutôt en couple avec une beauté locale, Mabiche, comme maîtresse ; ou encore raconte l’histoire du point de vue d’une femme d’un certain âge qui, encouragée par des émissions de télévision, souhaite participer à un concours de beauté, une version « seniors » de Little Miss Sunshine.

L’héroïne de *L’homme de Zurich* se demande comment elle en est venue à exercer son métier : « Il était facile de répondre à la question du “comment”. Il n’y a pratiquement pas d’autre moyen d’entrer dans ce milieu : on y glisse tout naturellement. Quant au « pourquoi », il s’est avéré, comme d’habitude, plus difficile à cerner. Au début, Beate prenait tout simplement plaisir à faire partie du monde des lettrés. Une fois que ce monde fut devenu son quotidien, son ambition naturelle s’est estompée ». Un autre personnage se retrouve confronté – à la suite du désencombrement d’un appartement encombré – à la question de savoir ce qu’il veut encore faire de sa vie… Un autre couple tente de sauver sa relation en changeant d’air.

L’ironie décalée de Wagener est caractéristique, comme lorsque, dans *Das schwarze Brett*, la femme de ménage décrit les élèves dans le bus comme des « casse-pieds avec un ulcère carré en guise de cartable » sur le dos, qui se demandent si les hippocampes sont des poissons ou des mammifères.

Les observations portant notamment sur un milieu littéraire narcissique semblent tout particulièrement issues d’une expérience vécue : « Plus Beate vieillit, plus le culte de la reconnaissance d’un certain milieu et le jeu avec les attentes lui paraissent ridicules. » Dès la première nouvelle, on fait la connaissance d’un auteur en herbe qui participe à un atelier d’écriture. Dans la nouvelle *La vieille neige*, l’auteure décrit rétrospectivement ses premières « ébauches littéraires » comme « toutes plus ou moins ancrées dans la réalité ».

Les personnages de Wagener sont des types excentriques et singuliers, qui ne sont généralement pas des modèles de réussite, mais plutôt des figures marginales de la société, qui se remettent en question et jettent un regard rétrospectif sur une période de leur vie… Comme cette femme de ménage dont elle dépeint le quotidien désolant dans *Das schwarze Brett* et dont les propos, outre le sarcasme, trahissent une colère sympathique à l’égard de la classe moyenne, notamment lorsqu’elle lit les annonces affichées sur le tableau noir : « Jeter un œil au tableau d’affichage est l’une de mes mauvaises habitudes ; les annonces et les petites annonces qui y sont affichées me mettent en effet régulièrement de mauvaise humeur. Me dépriment au sens où : « Arrêtez de vouloir des téléviseurs toujours plus grands et gardez pour vous vos petits animaux et vos armoires branlantes. Pourquoi personne n’apprend-il aux parents que Lilli et Fluffi, les hamsters élevés ensemble dans une même cage, ont des bébés ? »

Le passage (Le nouveau bonheur) dans lequel le personnage féminin analyse sa propre relation malsaine est également très fort : « Lorsque je suis confrontée à ce genre de cruauté au quotidien – surtout lorsque j’en découvre des traces chez moi –, cela me répugne profondément. Elle met à nu les points faibles des deux sexes : la dépendance des hommes, l’impuissance des femmes. Les jeux de pouvoir. Le voir ainsi, m’entendre ainsi. Ça ne peut que donner la nausée. » À la fin, l’auteure parvient à entremêler les différents fils narratifs de plusieurs histoires.

Comparé au roman *Tous mes amis* (2020), ce recueil de nouvelles, également publié chez Binsfeld, est non seulement captivant, mais aussi convaincant sur le plan stylistique et cohérent en soi. Ces nouvelles tiennent la lectrice en haleine jusqu’à la dernière page. Sa prose n’est jamais didactique ni moralisatrice, mais garde une certaine distance et fait preuve de réflexion.

À l’instar du recueil de nouvelles *Larven*, récompensé par le Prix Servais en 2017, *Was habe ich verpasst* séduit par la précision de son langage, son humour, son ironie subtile et l’atmosphère laconique qui imprègne les récits. « Les livres n’ont pas besoin d’être réalistes », peut-on lire dans l’une des nouvelles. « Il suffit qu’ils soient cohérents dans leur propre réalité », cite un homme solitaire en reprenant les mots de sa fille, qui est écrivaine. Si toutes les introductions aux récits ne sont pas réussies, les nouvelles de Nora Wageners impressionnent néanmoins par l’empathie dont elle fait preuve envers ses personnages. *Was habe ich verpasst* est à ce jour son œuvre la plus aboutie.

Nora Wagener, « Qu’est-ce que j’ai manqué ? », 144 pages, relié, publié aux
Éditions Guy Binsfeld. 22 euros